L’économiste Abdelrahmi Bessaha chiffre le « gap de financement » que le pays devra combler entre 2026 et 2028. La faiblesse de la dette externe offre une marge de manœuvre, mais le déficit de confiance freine la mobilisation de l’épargne domestique.
Comment financer l’ajustement budgétaire que l’Algérie doit engager dans les prochaines années ? Dans son rapport “Vision Algérie 2050”, l’économiste Abdelrahmi Bessaha, ancien consultant du FMI, tente de répondre à cette question en posant les termes de l’équation. Les besoins de financement cumulés sur la période 2026-2030 s’élèvent à 164 milliards de dollars si les réformes sont engagées, contre 181 milliards dans le scénario de l’inaction. “Les réformes ne créent pas les besoins de financement, elles les réduisent de 17 milliards de dollars”, souligne l’économiste.
Reste ce qu’il appelle un “gap de financement transitoire”, estimé entre 17 et 20 milliards de dollars. Cet écart se concentre sur les années 2026-2028, période durant laquelle l’ajustement produira ses premiers effets sans encore générer les recettes attendues.
“Une marge considérable”
Pour combler ce gap, Bessaha identifie un atout souvent ignoré dans le débat public : la dette externe de l’Algérie ne représente que 1% du PIB. “C’est une marge considérable”, relève l’économiste, qui y voit la possibilité d’un recours mesuré aux marchés internationaux pour financer des projets productifs.
Ce niveau d’endettement, parmi les plus bas au monde, est l’héritage du traumatisme des années 1990 et du remboursement anticipé de la dette extérieure dans les années 2000. Dans les années 1980, le recours massif à l’endettement à court terme avait fini par étrangler le pays, le contraignant à se tourner vers le FMI dans des conditions drastiques. « Nous avons fait le travail entre 1994 et 1998, puis nous l’avons défait dans les années 2000 avec le retour de l’aisance pétrolière », rappelle Bessaha. Ce traumatisme a rendu la dette extérieure taboue dans le débat public.
Ce faible stock réduit la vulnérabilité au refinancement et améliore la perception de solvabilité auprès des prêteurs, qu’ils soient concessionnels, multilatéraux ou privés. Résultat, l’Algérie peut espérer des conditions d’accès favorables -taux modérés et maturités longues.
Mais les investisseurs ne regardent pas que le niveau de dette, prévient Bessaha. Ils intègrent la trajectoire des déficits, l’état des réserves, la crédibilité des réformes et la qualité de la gouvernance. Un faible endettement constitue un atout majeur, à condition d’être accompagné d’un cadre macroéconomique solide.
Bessaha préconise une stratégie de dette à moyen terme, combinant emprunts internes et externes. Il recommande d’encadrer ce recours par des règles strictes : affectation aux seuls projets productifs, gestion des risques et mise en place d’un Debt Management Office. Il prévient toutefois que le contexte a changé : les conditions financières internationales se sont durcies. La fragmentation géoéconomique et la hausse des taux limitent désormais les marges d’endettement des économies rentières.
Capter l’épargne domestique
Le recours à la dette externe ne constitue qu’un levier parmi d’autres. L’économiste plaide pour la mobilisation de l’épargne domestique et le développement du marché obligataire intérieur, qu’il juge embryonnaire. L’Algérie dispose d’une épargne abondante, mais celle-ci échappe largement aux circuits financiers formels.
Bessaha identifie les causes de cette déperdition : incertitude réglementaire, faible profondeur du système financier et segmentation du marché des changes. L’existence d’un double marché -officiel et parallèle- favorise la thésaurisation et l’arbitrage au détriment de l’investissement privé, cantonné à environ 15% du PIB. Pour restaurer la confiance des agents économiques, l’économiste préconise des réformes institutionnelles : règles budgétaires crédibles, unification progressive des changes et modernisation du système financier.
Le lancement cette semaine par le Trésor des premiers Sukuk souverains s’inscrit dans cette logique de diversification des instruments, sans toutefois répondre aux causes structurelles identifiées par Bessaha. Ces titres conformes à la finance islamique, adossés à des actifs de l’État, visent à capter une épargne jusqu’ici peu sollicitée par les instruments classiques.
“Nous avons fait le travail entre 1994 et 1998, puis nous l’avons défait dans les années 2000 avec le retour de l’aisance pétrolière”, rappelle-t-il. Dans les années 1990, faute d’avoir anticipé, l’Algérie avait dû se tourner vers le FMI dans des conditions autrement plus contraignantes.
L’économiste invite toutefois à distinguer les situations : en 1994, le pays était au bord du défaut de paiement. Aujourd’hui, avec une dette externe quasi nulle et des réserves de 60 milliards de dollars, la marge existe pour agir de manière ordonnée. “L’année 2026 constitue la dernière fenêtre pour un ajustement maîtrisé”, prévient-il. Passé ce délai, le financement de la transition pourrait ne plus relever du choix.
















