« 8 % des femmes algériennes se droguent » : plongée au cœur d’un fléau qui gangrène l’Algérie

« 8 % des femmes algériennes se droguent » : plongée au cœur d’un fléau qui gangrène l’Algérie

La scène se déroule dans une salle feutrée de l’hôtel RALF, à Alger. Autour des tables, des journalistes, des médecins, des acteurs associatifs. À l’occasion d’une journée ouverte aux médias, organisée par les laboratoires Becker, qui célèbrent dix ans d’engagement dans la lutte contre l’hépatite C, deux associations brisent le silence.

AIDS Algérie et El Hayat ne parlent ni de chiffres abstraits ni de discours institutionnels. Elles parlent du terrain. De la rue. Des universités. Et surtout d’une réalité devenue alarmante : la drogue, sous toutes ses formes, gagne du terrain en Algérie, touchant désormais les femmes, les étudiantes, les jeunes cadres, au point de transformer certains milieux en réservoirs permanents de virus.

État des lieux en Algérie : une toxicomanie qui change de visage

« On est face à une situation grave, et elle s’aggrave chaque jour », alerte Yacine Zaoui, membre fondateur de l’association AIDS Algérie. Selon les estimations partagées lors de cette rencontre, entre 5 et 8 % des femmes algériennes consomment aujourd’hui des drogues, toutes substances confondues. « Et ces chiffres sont en hausse permanente », insiste-t-il.

Longtemps associée aux marges de la société, la toxicomanie a changé de profil. « Avant, on disait que seuls les voyous se droguaient. Aujourd’hui, ce n’est plus vrai », confirme Hayet Behlouli, présidente de l’association El Hayat. Femmes au foyer, étudiantes, jeunes actives : le phénomène touche désormais des catégories insoupçonnées.

Au-delà de l’addiction, les associations alertent sur un danger plus large. « La seringue n’est pas seulement un risque pour le drogué. Elle devient un vecteur de transmission de maladies graves », explique Yacine Zaoui. VIH, hépatite C, hépatite B : la drogue injectée transforme certains groupes en réservoirs de virus, exposant l’ensemble de la société.

« Un gramme de cocaïne, ce n’est rien pour moi » : l’université, nouveau terrain de la drogue

Le témoignage choque, mais il est réel. « Hier, lors d’une campagne à l’université, une jeune femme m’a dit : “Un gramme de cocaïne, ce n’est rien pour moi” », raconte Hayet Behlouli. Pour les associations, ce constat marque un tournant.

L’université, autrefois espace de savoir et de débats, devient dans certains cas un milieu de consommation banalisée. « C’est devenu une tendance », déplore-t-elle. La drogue n’est plus cachée : elle circule, s’affiche, se normalise. Et avec elle, les risques sanitaires explosent.

Les centres spécialisés, eux, sont saturés. « Il y a une charge intense sur les structures existantes, et elles sont loin de répondre à la demande », souligne El Hayat. Face à l’urgence, les associations sont contraintes d’orienter les patients vers Blida, Fouka ou Chéraga, parfois à des centaines de kilomètres de leur lieu de vie.

Ciblage et zones à risque : quand les patients guident les associations

Contrairement aux idées reçues, le travail associatif ne se limite pas à la sensibilisation générale. « Nous faisons une intervention ciblée », explique Hayet Behlouli. « Nos patients nous guident vers les zones à risque, vers les milieux où se concentrent ces réservoirs de virus. »

Prostitution, drogue injectée, rapports non protégés : les associations ciblent les foyers de contamination. « Il ne s’agit pas de dépister quelqu’un contaminé par accident chez un dentiste. Nous, nous allons là où le risque est maximal », précise-t-elle.

Ce travail de terrain, délicat et souvent dangereux, permet de limiter la propagation silencieuse de maladies graves. Mais il nécessite des moyens, du personnel et, surtout, une reconnaissance institutionnelle.

Méthadone : seulement 500 places pour tout un pays

C’est l’un des chiffres les plus alarmants révélés lors de cette rencontre. « Il n’y a que 500 places de traitement à la méthadone en Algérie », affirme Hayet Behlouli. « C’est très loin de répondre à la demande réelle. »

La méthadone, traitement de substitution reconnu, reste inaccessible pour des centaines de patients. « Des centaines attendent leur tour », confirme El Hayat. Pire encore, la rupture d’approvisionnement en 2021 a provoqué des rechutes. « Des patients ont replongé à cause de l’arrêt du traitement », témoigne l’association.

Chaque jour, de nouveaux cas apparaissent. « On découvre quotidiennement de nouveaux patients. Certains sont porteurs du VIH, d’autres de l’hépatite C, et parfois ils ne se souviennent même pas de ce qu’ils ont fait la veille », alerte Yacine Zaoui. « On peut imaginer la gravité du risque. »

Absence de budget et vide stratégique : les associations à bout de souffle

Le constat est sans appel. « Le plan national stratégique de lutte contre la drogue et la toxicomanie 2024-2028 n’a pas de budget », dénonce El Hayat. Sans financement, impossible de généraliser le dépistage, de recruter du personnel ou d’ouvrir de nouveaux centres.

« À cause de la crise mondiale, nous n’avons pas de programme digne de ce fléau », renchérit AIDS Algérie. Les associations assurent pourtant une mission qui relève normalement du ministère de la Santé. « Nous faisons le travail de l’État, sans les moyens de l’État », confie le responsable.

Des résultats malgré tout : 1 300 cas d’hépatite C dépistés

Malgré les obstacles, les deux associations affichent des résultats concrets. En 2025, 1 300 porteurs de l’hépatite C ont été dépistés grâce à leurs actions. « C’est la preuve que le combat est possible », souligne AIDS Algérie.

Mais le message final est clair. « Les médias ont un rôle crucial », insistent les deux associations. « Informer, alerter, expliquer. C’est maintenant qu’il faut agir. »

Face à une toxicomanie qui ne connaît plus de frontières sociales, l’Algérie n’a plus le luxe du silence. Associations, médias, ministères : tous sont appelés à être à la hauteur d’un fléau qui menace la santé publique et la cohésion sociale.

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