La mémoire des marchés pétroliers est longue. En 2011, la seule chute de la Libye dans la guerre civile avait suffi à propulser le baril à 127 dollars. Le record absolu remonte au 11 juillet 2008, lorsque le Brent avait dépassé les 147 dollars, avant de s’effondrer sous les coups de la crise des subprimes. Ce mardi 3 mars, le Brent touche 81,89 dollars à l’ouverture sur l’ICE de Londres, en hausse de 5,61 % sur la séance, tandis que le WTI américain progresse de son côté de 5,69 % à 75,28 dollars. Ces chiffres ne ressemblent plus tout à fait à de l’histoire ancienne.
Pour mesurer le choc, il suffit d’un repère simple. Le Brent s’échangeait encore à 72,87 dollars en clôture lundi et à 66,60 dollars en janvier dernier. En moins de cinq semaines, le baril a donc gagné plus de 15 dollars. En moins de cinq jours, il a franchi un palier que peu d’analystes anticipaient avant l’été.
Car le monde fait face, depuis trois jours, à quelque chose d’une tout autre ampleur que la Libye de 2011. Le 28 février, les États-Unis et Israël ont lancé une opération militaire conjointe baptisée « Operation Epic Fury » côté américain et « Operation Roaring Lion » côté israélien. Les frappes ont visé des infrastructures militaires et stratégiques à travers l’ensemble du pays, et ont entraîné la mort du guide suprême Ali Khamenei, un bouleversement politique majeur dont les conséquences restent encore incertaines.
Ce lundi, pour la troisième journée consécutive, l’armée israélienne menait des frappes à grande échelle contre Téhéran, tandis que l’Iran ripostait sur plusieurs fronts, frappant les monarchies du Golfe qui abritent des bases militaires américaines. À Dubaï, ville de 4 millions d’habitants et vitrine de la mondialisation, des panaches de fumée s’élevaient au-dessus des gratte-ciels. Les frappes iraniennes aux Émirats ont déjà fait trois morts et 58 blessés selon le ministère de la Défense.
Le goulet par lequel passe le monde entier
La vraie peur des marchés ne porte pas sur les missiles, mais sur un bras de mer. Le détroit d’Ormuz, passage par lequel transite 20 % de la consommation mondiale de pétrole, se retrouve au cœur de toutes les inquiétudes. Imaginez un seul robinet qui alimente un cinquième de la planète en énergie , et quelqu’un qui menace de le fermer. C’est exactement l’équation qui, ce mardi matin, maintient le Brent au-dessus des 81 dollars malgré les premières tentatives de repli.
Les conséquences pratiques sont déjà là. Plusieurs grands assureurs maritimes ont annoncé l’annulation de leurs couvertures sur les eaux iraniennes et le Golfe à partir du 5 mars, rendant certaines rotations de pétroliers tout simplement non finançables. Le trafic maritime à travers le détroit d’Ormuz est actuellement largement perturbé, les armateurs et assureurs ayant suspendu les passages. Selon Jorge Leon, analyste chez Rystad Energy, l’impact net pourrait représenter une perte de 8 à 10 millions de barils d’offre par jour.
Le directeur de l’Agence internationale de l’énergie, Fatih Birol, a mis en garde ce mardi contre un possible nouveau choc pétrolier si la situation au Proche-Orient continuait de se dégrader. Si la perturbation du trafic dure trois à quatre semaines, les experts préviennent que le Brent pourrait dépasser les 100 dollars le baril. À 81,89 dollars ce matin, l’écart avec ce seuil redouté se réduit à moins de 20 dollars. Le chiffre de 147 dollars, lui, ne ressemble plus à de la science-fiction.
Pour tenter de rassurer les marchés, l’Arabie saoudite, la Russie et six autres membres de l’OPEP+ ont annoncé une augmentation de leurs quotas de production de 206 000 barils par jour. Les analystes estiment que cette hausse pourrait être insuffisante pour compenser d’éventuelles perturbations durables de l’approvisionnement.
Pour Alger, une fenêtre qui peut se refermer vite
L’Algérie observe ce déferlement avec une double attention. En tant que pays exportateur, elle encaisse pour l’instant un effet d’aubaine considérable. La loi de finances 2026 a été calibrée sur un prix de référence de 60 dollars le baril. À 81 dollars ce mardi, l’écart de 21 dollars par baril génère des revenus supplémentaires que rien n’avait anticipé en début d’année.
Mais la dépendance à la rente reste le talon d’Achille. Les hydrocarbures représentent environ les deux tiers des recettes de l’Algérie, ce qui rend ses finances publiques extrêmement vulnérables aux fluctuations des cours dans les deux sens. Une trêve, un accord diplomatique arraché in extremis, et le baril peut dégringoler aussi vite qu’il est monté, comme en témoigne la légère correction de ce mardi après-midi, le Brent reflua brièvement sous 79 dollars avant de se reprendre.
Maghreb Émergent rappelait récemment que seuls 42 % des crédits d’investissement alloués aux nouveaux programmes avaient été consommés en 2025, illustrant les difficultés structurelles du pays à convertir la manne pétrolière en chantiers réels.
En 2008, le monde avait regardé le baril grimper à 147 dollars en se demandant jusqu’où cela irait. La crise financière avait répondu à sa place. Cette fois, c’est la guerre qui pose la question et le compteur affiche déjà 81,89 dollars.
















