À la frontière algéro-marocaine, traces des drames migratoires entraînés par sa militarisation, les prisons et les risques de mort

Au cours des dernières années, la frontière entre l’Algérie et le Maroc a été soumise à un resserrement constant pour contrer les réseaux de passeurs de Harragas, les trafiquants de drogue et les mouvements frontaliers en général. Ce resserrement s’intensifie à la suite de la prise de mesures sécuritaires et militaires, dans le contexte des tensions politiques et diplomatiques entre les deux pays.

Une des routes frontalières fermées entre l’Algérie et le Maroc

Ces mesures sécuritaires, peu appliquées avant la pandémie de la Covid-19, connaissent une intensification croissante, notamment après l’annonce par le Royaume du Maroc de la normalisation de ses relations diplomatiques, économiques et sécuritaires avec Israël en décembre 2020. Cette normalisation a été suivie d’une réaction de l’Algérie, qui a annoncé le 24 août 2021 une rupture totale de ses relations diplomatiques avec le royaume.

De nombreux experts s’attendaient à ce que les deux pays dessinent une nouvelle vision sécuritaire et militaire le long de leur frontière commune, ce qui aurait un impact direct sur les mouvements migratoires entre les deux pays et restreindrait davantage les réseaux de migration clandestine en provenance des pays subsahariens.

Oued Georgi à Maghenia

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, des migrants d’Afrique subsaharienne se sont installés dans une vallée d’eau asséchée appelée « Ouad Georgi » dans la ville de Maghnia, dans la wilaya de Tlemcen, frontalière avec le Maroc. Cette vallée était considérée comme une étape finale sur la route migratoire, où ils se dirigeaient vers le Maroc puis vers l’Espagne.

Les migrants subsahariens évacués de “Ouad Georgi” et une nouvelle destination créée

Selon Fouad Hassam, défenseur des droits humains et spécialiste de la migration et de l’asile, le principal motif de l’évacuation des migrants subsahariens de Ouad Georgi vers d’autres routes de migration clandestine menant vers l’Europe est le « renforcement des deux pays, le Maroc et l’Algérie, de leurs effectifs de gardes-frontières, de centres et de tours de contrôle tout au long de la frontière ». Il précise que ce lieu abritait, entre 2003 et 2021, plus de 10 000 migrants de diverses nationalités.

Gare ferroviaire “Oued Souidani” à Maghenia

Ces nouveaux paramètres géopolitiques, qui interviennent dans les mouvements de la migration clandestine, s’ajoutent aux risques de noyades ou d’arrestations des garde-frontières maritimes des deux rives. Selon l’ONG espagnole, Caminando Fronteras, plus de 6 618 personnes ont été portées disparues en Méditerranée en 2023. Un chiffre effrayant, auquel les familles des disparus algériens attendent une réaction, au moins symbolique, de la part des autorités de leur pays.

Tout visiteur des villes côtières de l’Ouest algérien, telles que Maghnia, Bab El Assa et Marsa Ben Mhidi, remarquerait la présence de tours de garde à intervalles réguliers dans certains endroits, qui servent à surveiller l’activité des réseaux criminels actifs dans le trafic de migrants et de drogues, une activité bien connue dans la région.

Selon des observateurs des mouvements migratoires de la région, l’activité des réseaux de migration clandestine, notamment étrangers, a diminué au cours des cinq dernières années. L’insécurité aux frontières algéro-marocaines a poussé les migrants (algériens et étrangers) à se diriger vers l’Est, notamment en Tunisie et en Libye.

Le cimetière de Sidi Lahbib, témoin de la tragédie des migrants africains disparus

Dans l’extrême ouest du pays, à la frontière marocaine, un certain nombre de corps de migrants subsahariens sont toujours enterrés dans un cimetière, près du mausolée de « Sidi Lahbib » dans la ville de Maghnia. L’ancien cimetière de la ville est presque complet et n’accueille plus l’inhumation des Algériens, ce qui a incité les autorités locales à attribuer un autre terrain et à créer un nouveau cimetière appelé « Cimetière El Azza », qui sert entre autres à accueillir les corps des Harragas algériens non identifiés.

Cimetière de Maghenia, où les enterrements se sont arrêtés en raison du manque de places.

Cependant, la croyance de la société algérienne musulmane refuse toujours l’enterrement des non-musulmans dans leurs cimetières. Cette situation a obligé les autorités de la ville de Maghnia à choisir un troisième terrain pour l’inhumation des Chinois décédés dans la région et les corps d’un certain nombre de migrants, dont l’identité n’a pas été identifiée.

Selon des informations que nous avons pu collecter sur place, les capacités de conservation des corps à la morgue de l’hôpital de Maghnia sont largement dépassées et cela dure depuis plusieurs années déjà. Une situation qui a poussé l’hôpital à enterrer les corps de migrants sans attendre leur identification, faute de place à la morgue.

Tombe d’un immigrant décédé à Oued Georgi,
dans la ville de Maghnia

Pourtant, nous avons appris que les autorités algériennes procèdent, de temps à autre, à des recherches d’identification auprès des ambassades des pays africains, mais celles-ci n’aboutissent pas à des résultats dans la plupart des cas.

Le même scénario se répète également avec les Harragas algériens morts noyés en Méditerranée et dont les corps échouent sur les plages de la ville de Maghnia. Toutefois, dans des cas rares, les familles réussissent à retrouver leurs disparus en mer.

Tombe d’un migrant subsaharien non-identifié

Selon une famille que nous avons rencontrée, qui souhaite garder son anonymat, l’un de ses membres est décédé noyé en mer et a été enterré dans l’un de ces cimetières de Maghnia. La famille du défunt a été informée par les services de la gendarmerie nationale, après avoir effectué des tests d’ADN auprès de l’Institut de la criminalistique et de la criminologie (INCC) de Bouchaoui à Alger.

En conséquence, la famille a décidé d’engager une procédure judiciaire pour exhumer le corps et le transférer pour qu’il soit inhumé

L’Algérie, un pays de transit pour les migrants clandestins marocains ?

Selon l’expert en questions migratoires, Fouad Hessam, « le phénomène de migration des jeunes Marocains vers l’Algérie, puis vers l’Espagne, qui a commencé à s’accentuer, est principalement dû au coût élevé des traversées clandestines par bateau depuis les côtes marocaines vers l’Espagne, par rapport aux tarifs proposés en Algérie par les barons des réseaux migratoires ».

Une autre raison, selon notre interlocuteur, est la signature par le Maroc avec l’Espagne d’accords sur le rapatriement des migrants marocains au Maroc. « Ce qui explique pourquoi un certain nombre de harragas marocains se présentent aux autorités espagnoles comme des Algériens », affirme l’expert.

Ces trois raisons principales ont accru la présence de jeunes Marocains dans un certain nombre de prisons algériennes au cours des cinq dernières années. Récemment, les services du ministère algérien de la Défense nationale ont annoncé la mort d’un jeune Marocain sous les coups de feu de la marine algérienne, en tentant de franchir la frontière maritime du pays. De plus, plusieurs Marocains ont été arrêtés pour avoir tenté de franchir la même frontière de la même manière.

Réalisé pour Radio M par S.B / B.K

Ce reportage a été réalisé dans le cadre des activités du réseau Médias indépendants sur le monde arabe. Cette coopération régionale rassemble Maghreb EmergentAssafir Al-ArabiMada MasrBabelmedMashallah NewsNawaat7iber et Orient XXI. »

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