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Abdelmadjid Tebboune et le pari risqué de la légitimité par le développement

Par Elkadi Ihsane 2 janvier 2026

Dans la nuit du passage à l’année 2026, la mer a emporté plusieurs habitations à Aïn Benian, près d’Alger. Elle avance. Poussée par la fonte de la calotte de l’Arctique et celle des glaciers de l’hémisphère Nord. Aucune réflexion stratégique sur le développement économique au milieu du XXIᵉ siècle ne peut ignorer son contexte surdéterminant : le réchauffement, le dérèglement climatique planétaire et l’effondrement de la diversité du vivant.

Le discours du président Tebboune devant les deux chambres, mardi dernier, a pris des accents de plaidoyer pour le développement. Il n’a pas évoqué une seule fois le défi de la transition énergétique, qui impacte tous les autres. Pour l’Algérie, plus que pour d’autres pays de taille similaire mais non producteurs d’hydrocarbures. Ce n’est pas un oubli. Il y a là un parti pris doctrinal implicite, qu’il faut assumer et mettre explicitement sur la table.

L’Algérie revendique, par la voix de son président, un droit au développement à l’ancienne. Rien d’illégitime jusque-là. Le modèle n’est pas une infamie. Il a permis de produire des bonds de l’espérance de vie des Algériens, de leur niveau d’éducation, de leur taux d’urbanisation et de connexion aux services publics (électricité, eau, gaz). Autant d’indicateurs que Abdelmadjid Tebboune n’a pas tort de rappeler dans son bilan et qui rapprochent le pays des indicateurs de développement social (IDS) proches de ceux des pays de la moyenne basse de richesse de l’Union européenne. Ce qui n’est pas rien.

Mais ceci est le résultat d’un mode de développement cumulatif vieux de 55 ans (1er plan quadriennal). De nombreux signes montrent qu’il est entré en crise.

L’économie de guerre de Belaïd

J’ai partagé, dans ma vie professionnelle, de longs débriefings du passage de Belaïd Abdeslam à la tête du gouvernement entre juin 1991 et août 1992. Dans son salon de la tour de Hydra, le père de l’industrie algérienne déplorait que la hiérarchie de l’ANP, Khaled Nezzar en tête, n’ait pas patienté un peu plus pour que son économie de guerre donne ses premiers résultats sur la balance des paiements.

Il m’a raconté son refus de dernière minute de l’offre de Daewoo de rachat du complexe mécanique de la SNVI à Rouiba, les pressions pour entamer des privatisations à large échelle et réduire le déficit du budget, ou encore la bataille autour de la parité du dinar, estimée déjà irréaliste. Belaïd Abdeslam voulait colmater la crise de la dette extérieure et repartir, derrière une grande barrière douanière à l’entrée, dans des projets de développement sur le modèle de ses propres belles années.

À l’époque déjà, il était quelque peu anachronique. Le monde ne jurait que par la dérégulation, le libre-échange, les chaînes de valeur internationales, la promotion du secteur privé et les IDE. La crise des subprimes a bien sûr tempéré tout cela. Il reste que la doctrine de l’État développementiste — celui qui est l’acteur principal, voire quasi exclusif, de la création de la richesse — triomphante aux lendemains des indépendances, n’est jamais revenue en grâce.

Les théories les plus récentes du développement maintiennent l’État dans les rôles du stratège, du régulateur, du promoteur des nouvelles filières, du protecteur des plus faibles, et de moins en moins dans celui de l’acteur économique producteur principal de la richesse nationale. Le monde s’est crispé depuis une décennie en mode ultra-souverainiste, mais il n’a pas changé de vision sur l’identité des créateurs de richesse. Le protectionnisme de Trump est même mâtiné d’ultra-privatisation de l’État.

Les sources de légitimité

L’Algérie a connu sa plus violente dégradation sociale avec le plan d’ajustement structurel entamé après l’échec de l’économie de guerre. Abdelmadjid Tebboune n’est bien sûr pas un Belaïd Abdeslam : ce dernier ne disposait pas des 45 milliards de dollars de réserves de change que Tebboune possède aujourd’hui. La comparaison est pourtant féconde par ce qu’elle a d’épique : la tentative têtue de prolonger plus longtemps un modèle économique en fin de vie. Tentative aujourd’hui, certes, beaucoup plus confortable qu’au début des années 1990. Pour combien de temps ?

Belaïd Abdeslam me disait déjà, avant même de revenir aux affaires : « lorsque l’équipe de Chadli a stoppé les investissements dans l’amont pétrolier, elle ne savait pas que nous allions devenir 30 millions à la fin de la décennie ». Tebboune a bien montré ce mardi qu’il avait conscience du défi démographique et qu’il ne comptait pas, bien au contraire, stopper les investissements.

Le fer de Gara Djebilet et le phosphate de Bled El Hadba sont nécessaires au développement. Ils ne sont pas un plan de développement au XXIᵉ siècle. Ils ne l’auraient même pas été il y a cinquante ans. Le général Park (Corée du Sud) et le Premier ministre Mohamed Mahathir (Malaisie) — deux régimes autoritaires comme celui d’Abdelmadjid Tebboune — ont mis leurs pays sur la rampe du développement accéléré en faisant des acteurs privés — et non de l’État — les champions de la croissance, et en s’intégrant favorablement dans la mondialisation montante.

Pas de démocratie dans ces expériences à l’époque ? Certes. Mais une autre source de légitimité : le développement quantifiable à tous les niveaux. Attention à ne manquer les deux sources en Algérie.

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