La signature imminente de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur pourrait bousculer les équilibres commerciaux en Méditerranée. Si ce pacte transatlantique offre des débouchés majeurs aux industriels européens, il placerait le Maroc et la Tunisie dans une position de vigilance accrue. Ce rapprochement entre les deux blocs redéfinirait les priorités stratégiques de Bruxelles au détriment de ses voisins immédiats. Pour les économies nord-africaines, l’enjeu dépasse la simple question tarifaire pour toucher à la structure même de leurs exportations vers le vieux continent.
Le Maroc et la Tunisie bénéficient historiquement d’un accès préférentiel au marché européen. Toutefois, l’arrivée de produits sud-américains exonérés de droits de douane viendrait modifier la donne de façon structurelle. Avec des capacités de production massives et des coûts énergétiques réduits, les pays du Mercosur s’affirment comme des concurrents directs et redoutables. La force de frappe de l’agro-industrie brésilienne ou argentine pourrait saturer certains segments de marché où le Maghreb était jusqu’alors dominant.
L’huile d’olive tunisienne figure parmi les secteurs les plus exposés à ce choc. L’Argentine et l’Uruguay, en pleine phase de modernisation de leurs vergers, lorgnent désormais les parts de marché européennes. Jusqu’ici protégée par des quotas, la Tunisie devrait composer avec une offre argentine de plus en plus compétitive sur le plan tarifaire, ce qui fragiliserait les revenus de milliers de petits producteurs locaux. Cette pression sur les prix obligerait les exportateurs tunisiens à revoir totalement leur positionnement sur la chaîne de valeur.
Agrumes : une érosion de l’avantage comparatif
Le Maroc, pilier de l’exportation de produits frais vers l’Europe, pourrait voir sa position s’effriter progressivement. Le Brésil, premier producteur mondial d’oranges, bénéficiera de la levée des barrières douanières, ce qui réduira mécaniquement l’avantage tarifaire dont jouit actuellement le Royaume. Cette concurrence toucherait non seulement les fruits bruts, mais aussi toute la chaîne de valeur ajoutée, notamment le secteur des concentrés et des jus.
L’industrie de transformation marocaine serait également concernée par l’entrée facilitée des produits dérivés sud-américains. Malgré l’atout majeur de la proximité géographique et des délais de livraison courts, le différentiel de compétitivité tarifaire tendrait à s’amenuiser face aux volumes colossaux venus d’Amérique latine, souvent produits sur des exploitations géantes bénéficiant d’économies d’échelle massives.
Le sacrifice de la préférence méditerranéenne ?
Dans cette partie de ping-pong géopolitique, l’UE semblerait privilégier l’exportation de ses voitures et de ses technologies de pointe. En ouvrant ses portes aux produits agricoles du Mercosur, Bruxelles questionnerait de fait la priorité accordée à ses partenaires historiques du Sud de la Méditerranée. Les agriculteurs maghrébins, soumis à des normes sanitaires européennes de plus en plus strictes, devraient désormais cohabiter avec des producteurs sud-américains régis par des cadres réglementaires environnementaux parfois moins contraignants. Cette situation créerait un sentiment d’iniquité au sein des filières agricoles nord-africaines.
En définitive, l’accord UE-Mercosur pousserait le Maghreb à une mutation rapide et nécessaire. La compétitivité ne reposera plus uniquement sur les avantages fiscaux, mais sur l’innovation, la durabilité et la capacité à se réinventer hors des frontières traditionnelles de l’Europe.
















