La relation entre l’Algérie et la France s’est profondément détériorée, au point que certains analystes envisagent une rupture diplomatique. Le réchauffement entre Paris et Rabat peut-il servir de modèle de sortie de crise, alors qu’il constitue en partie l’une des causes majeures de la tension actuelle ?
Le dernier communiqué de l’ambassade de France à Alger, annonçant la réduction de ses effectifs, entraîne mécaniquement une baisse du nombre de visas délivrés aux Algériens. C’est le dernier épisode d’une crise qui ne cesse de s’alimenter de nouveaux griefs. Certains observateurs évoquent, avec optimisme, le précédent de la crise entre Rabat et Paris pour espérer une sortie par le haut. Mais, cette approche paraît simpliste.
D’abord, parce que la résolution entre Paris et Rabat s’est faite au détriment d’Alger, en franchissant ouvertement les lignes du droit international. Ensuite — et surtout — la crise entre Paris et Rabat est restée largement silencieuse, marquée par des bouderies et des articles fielleux dans la presse du Palais. Elle est demeurée confinée à un niveau diplomatique limité. Rien à voir avec les échanges acrimonieux, les actes et les réactions entre Alger et Paris.
Autant la crise entre Rabat et Paris était feutrée, autant celle entre Paris et Alger est bruyante. Dans ce dernier cas, on assiste à une extension de la vindicte à de larges acteurs politico-médiatiques français. Au-delà des apparences, la crise entre Paris et Rabat n’a jamais atteint le niveau de dégradation que l’on observe aujourd’hui entre Alger et Paris.
Le « désamour » marocain
Depuis 2021, les relations entre la France et le Maroc ont été marquées par des gestes de « désamour » : restrictions sur les visas, rappel d’ambassadeur, accusations de chantage — notamment à la suite d’une résolution du Parlement européen dénonçant les atteintes aux libertés au Maroc, et de l’affaire Pegasus.
Dans ces récriminations à l’égard d’Emmanuel Macron, Rabat a bénéficié du soutien d’une partie du personnel politique français et de médias ayant des liens ou des habitudes bien ancrées au Maroc. C’est dans ces cercles qu’a émergé l’idée que la France risquait de perdre sur les deux tableaux, et qu’il fallait franchement choisir le Maroc, qualifié d’« allié sûr ».
La position de Rabat s’est renforcée avec le soutien d’Israël et la reconnaissance par l’administration Trump de la « marocanité » du Sahara occidental. Rabat a fait de cette évolution américaine un standard pour évaluer la qualité de ses relations avec ses partenaires étrangers, la question du Sahara devenant un critère central.
C’est dans cette posture que le roi Mohammed VI s’est permis, en 2023, de rappeler son ambassadeur à Paris, alors que l’ambassadeur de France à Rabat était marginalisé. Le pic de la mauvaise humeur royale a été atteint avec le refus de Rabat d’accepter l’aide française après le séisme du 8 septembre 2023 dans le Haut Atlas.
Diplomatie de l’ombre et bouderie publique
Malgré la crise, des canaux de communication non officiels ont été maintenus, permettant d’éviter le pire et de préparer le terrain à une relance. Cette continuité a été essentielle. Des coopérations discrètes dans les domaines de la sécurité, du renseignement et de la lutte antiterroriste sont restées actives. Des membres des deux gouvernements ont continué à se rencontrer en marge de forums internationaux, sans annonce officielle.
Des échanges téléphoniques entre le roi Mohammed VI et le président Emmanuel Macron ont eu lieu. La fin définitive de la bouderie royale a été scellée par la reconnaissance par la France du plan marocain pour le Sahara occidental. La visite d’Emmanuel Macron à Rabat en octobre 2024 a incarné une volonté politique forte de restaurer la confiance, accompagnée de la signature d’accords concrets.
La crise Paris–Alger est d’une autre nature
La crise entre Paris et Alger, sur fond d’une histoire toujours douloureuse, semble d’une autre nature. Les échanges sont aujourd’hui au point mort, réduits à des communiqués ou des notes verbales. Il n’y a plus de dialogue politique. La question algérienne est devenue un ingrédient de la politique intérieure française, avec une instrumentalisation électoraliste manifeste.
La seule note positive fut l’affirmation du directeur général de la DGSE selon laquelle le dialogue sécuritaire avec Alger n’avait jamais cessé. Cependant, l’émission d’un mandat d’arrêt international par la justice française contre un diplomate algérien risque de compromettre ce dernier canal.
Par quel bout sortir de la crise ? À Alger, on a longtemps distingué Macron de son ministre de l’Intérieur, espérant une sortie par le haut. Mais, le ralliement du président à une politique de « bras de fer » rend cette option moins probable. Certains pronostiquent qu’aucune évolution n’aura lieu avant les présidentielles françaises — ce qui semble long pour une crise aux conséquences humaines et économiques bien réelles. La pression des acteurs économiques suffira-t-elle à enrayer cette marche vers la rupture ?