Algérie, la trappe des revenus intermédiaires, ultime cauchemar présidentiel

Algérie, la trappe des revenus intermédiaires, ultime cauchemar présidentiel

Il y a deux ans, Abdelmadjid Tebboune promettait un PIB de 400 milliards de dollars à fin 2027. On sentait bien que ce pari était hors sol. Basé sans doute sur l’emballement du prix des matières premières consécutifs à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et une sur valorisation, finalement conjoncturelle, des exportations hors hydrocarbures. Aujourd’hui, personne ne s’aventure à reprendre cet objectif des 400  milliards de dollars de PIB pour 2027.

En arrière-plan, il y avait pourtant une rationalité symbolique à placer la barre à cette hauteur là : l’Algérie serait avec un tel  PIB sur le point de sortir de la trappe des revenus intermédiaires, entre 4 000 et 10 000 dollars, zone grise où les pays cessent de rattraper les économies avancées. L’Algérie y est entrée il y a près de deux décennies. Elle n’en sort pas. Pire, elle recule.

Une décennie perdue en dollars

En 2013, juste avant le retournement du marché pétrolier, l’Algérie affichait environ 230 milliards de dollars de PIB en valeur courante. En 2024, elle tourne à peine au-dessus de 260 milliards. Soit un maigre +15 % en onze ans, dans un monde où l’inflation, la taille des économies et la masse nominale ont explosé. Le verdict est plus sévère encore en PIB par habitant : autour de 6 000 dollars en 2013, environ 5 600 dollars en 2024. Le revenu moyen des Algériens a légèrement baissé en dollars courants sur plus d’une décennie.

Derrière ces chiffres, tout converge vers le diagnostic de la croissance inconsistante. Productivité des facteurs atone. Investissement privé bridé par l’instabilité réglementaire et l’emprise des entreprises publiques. Investissement étranger direct marginal, capté ailleurs dans la région. L’industrie pèse toujours moins de 10% du PIB, autour de 40 % du PIB, et manifeste d’un appareil manufacturier insuffisamment diversifié. Plus accablant encore : près de 90 % des exportations restent liées aux hydrocarbures. Un pays qui exporte toujours de l’énergie et des jeunes diplômés ne sort pas de la trappe. Il s’y enfonce.

Un benchmark impitoyable

La question se pose ici de savoir comment font les autres avec cette fameuse trappe des revenus intermédiaires. Le comparatif régional ne laisse aucun refuge rhétorique. Entre 2013 et 2024, l’Algérie fait mieux que le seul Nigeria, économie en quasi-effondrement nominal, minée par la dépréciation du naira et les chocs sécuritaires. Pour le reste, elle décroche.

L’Arabie saoudite, pas concernée par la trappe mais soumise aux mêmes cycles pétroliers, a vu son PIB nominal bondir et son PIB par habitant progresser d’environ 30 %. Le Maroc et l’Égypte, sans rente énergétique comparable, ont augmenté leur revenu par tête de près de 20 %. L’Irak, pourtant fracturé par les guerres, fait à peine moins bien que l’Algérie.

Dans ce panel, l’Algérie occupe une position inconfortable : elle n’a ni les excuses du chaos nigérian, ni les performances saoudiennes ou maghrébines en matière de diversification. Elle dispose de plus de ressources financières que ses voisins, mais transforme moins bien ces ressources en croissance par habitant. C’est la définition même d’un pays coincé au milieu du gué.

La démographie, sortie de trappe… par le bas

La démographie aurait pu être l’alliée de l’Algérie. Elle devient une pression. La population augmente d’environ 1,4 % par an depuis le début des années 2020. Un rythme soutenu, mais pas explosif. Pourtant, avec une croissance économique  moyenne réelle projetée inférieure à 4 % par an sur les trois prochaines années (Banque mondiale), la marge pour augmenter durablement le revenu par habitant reste étroite.

Tant que la croissance du PIB coincera durablement sous les 5 %, la mécanique est implacable : chaque année, des centaines de milliers d’Algériens supplémentaires entrent sur le marché du travail, pendant que l’économie additionne des points de PIB trop faibles pour absorber cette vague. La démographie cesse alors d’être un “dividende” et devient un rabot, une contrainte. Elle grignote le PIB par habitant, elle nourrit le chômage, elle alimente l’exil.

L’ultime cauchemar présidentiel n’est pas de ne pas atteindre 400 milliards de PIB en 2027. Il est plus cruel sur une trajectoire décennale : il est de sortir de la trappe des revenus intermédiaires supérieurs où se situe le pays depuis peu. Mais par le bas. En glissant déjà vers la zone des pays à revenus intermédiaires inférieurs.  Avec un PIB par habitant durablement érodé le risque est de repasser sous le seuil normatif des 4500 dollars par habitant.  Sans rupture sur la productivité, l’investissement et l’ouverture, l’Algérie ne montera pas d’étage. Elle changera seulement d’étiquette statistique.

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