Algérie – Maroc : le Maghreb des peuples s’éloigne faute de liens économiques

Algérie – Maroc : le Maghreb des peuples s’éloigne faute de liens économiques
La chute historique des échanges entre l’Algérie et le Maroc fragilise l’idée du Maghreb des peuples.

Invectives sportives, rupture diplomatique, échanges commerciaux au plus bas : derrière la crise politique entre Alger et Rabat se cache une réalité plus profonde. L’effondrement des liens économiques a progressivement vidé le Maghreb de sa substance humaine et sociale. Or, c’est peut-être justement par l’économie que pourrait renaître, un jour, l’idée maghrébine.

L’épisode récent de la Coupe d’Afrique des Nations et les échanges d’invectives sur les réseaux sociaux entre Algériens et Marocains désolent les défenseurs de l’unité maghrébine. Ni Maghreb des États, ni Maghreb des peuples. L’économie peut en partie expliquer cette situation – et peut-être, un jour, en fournir la solution.

L’époque où l’idée d’un Maghreb solidaire, portée par des imaginaires partagés et des mouvements progressistes, dominait encore les esprits est révolue. Aujourd’hui, pour une large partie des jeunes générations algériennes et marocaines, il n’existe plus de récit commun, plus de mobilité transfrontalière réelle, plus de familiarité quotidienne. Le divorce entre les deux sociétés est entamé. Et il n’est pas seulement politique : il est d’abord et surtout économique.

Quand l’économie éloigne

Les chiffres racontent une histoire claire : le commerce entre l’Algérie et le Maroc est tombé à des niveaux historiquement bas. En 2023, la valeur des échanges commerciaux entre les deux pays s’est établie à près de 130 millions de dollars, enregistrant une chute d’environ 62 % par rapport à 2022, selon les données de l’Office marocain des changes reprises par Agence Ecofin.

Ce niveau figure parmi les plus faibles observés depuis la fin des années 1990 et représente moins de 1 % du commerce extérieur total de chacun des deux pays. Autrement dit, Alger et Rabat commercent aujourd’hui davantage avec des partenaires lointains qu’entre voisins immédiats.

Cette désintégration est d’autant plus frappante que les deux pays partagent plus de 1 500 km de frontière terrestre, officiellement fermée depuis 1994, une situation qui a durablement entravé tout commerce frontalier structuré.

Plus qu’un chiffre, une rupture

La situation contraste avec ce que l’on imaginait encore dans les années 1960-1970, lorsque les mouvements politiques et culturels traversaient les frontières et alimentaient l’idée d’un espace maghrébin vivant. À cette époque, certaines complémentarités entre économies agricoles et manufacturières existaient encore, tout comme des mobilités humaines plus fluides.

Aujourd’hui, ces dynamiques se sont effritées. La fermeture prolongée de la frontière et l’absence de voies économiques robustes ont contribué à rendre l’autre pays abstrait pour de nombreux jeunes : un voisin lointain plutôt qu’un partenaire quotidien. À mesure que les flux se tarissent, l’image de l’autre se fige, se sur-politise ou se fantasme.

Gazoduc Maghreb-Europe : la fin d’une interdépendance

Une autre métaphore forte de cette désintégration est l’arrêt du gazoduc Maghreb-Europe (GME). Longtemps, ce pipeline permettait à l’Algérie d’acheminer son gaz vers l’Espagne via le Maroc, créant une forme d’interdépendance stratégique entre Alger et Rabat.

Après la rupture des relations diplomatiques en août 2021, l’Algérie a choisi de ne pas renouveler le contrat de transit. Le GME, d’une capacité d’environ 10 à 12 milliards de m³ par an, a ainsi cessé de fonctionner, mettant fin à l’une des rares infrastructures économiques partagées entre les deux pays.
Cette décision a privé le Maroc de revenus de transit et d’une partie de son approvisionnement en gaz, tandis que l’Algérie a réorienté ses flux vers le gazoduc Medgaz reliant directement l’Espagne, accentuant la logique de séparation plutôt que d’interdépendance.

Deux économies qui avancent en parallèle

Les trajectoires économiques des deux pays se sont aussi éloignées. L’Algérie demeure une économie largement dominée par les hydrocarbures, qui représentent l’essentiel de ses exportations et une part centrale de ses recettes publiques.

Le Maroc, de son côté, a diversifié son appareil productif autour de l’industrie manufacturière, notamment l’automobile, l’aéronautique, l’agro-industrie et les services, en s’intégrant davantage aux chaînes de valeur européennes.

Cette divergence ne s’est pas traduite par des chaînes de valeur communes ni par des investissements croisés significatifs. Il n’existe ni présence bancaire structurée, ni implantation industrielle d’envergure d’entreprises algériennes au Maroc, ni l’inverse en Algérie. L’absence d’investissements directs réciproques alimente ainsi une logique de développement parallèle.

Le vide des liens sociaux et culturels

L’absence de relations économiques se traduit mécaniquement par une absence de relations sociales concrètes. Là où des générations nées dans les décennies post-indépendance partageaient combats politiques, lectures communes ou séjours militants -forgeant une mémoire collective- la génération née après les années 1990 n’a souvent aucune expérience directe de l’autre pays.

La circulation physique est quasi inexistante, les échanges universitaires marginaux et les coopérations culturelles réduites à l’état résiduel. Sans échanges, il n’y a plus de rencontres. Sans rencontres, il n’y a plus de mémoire partagée. Sans mémoire partagée, il n’y a plus de destin commun.

Une intégration encore possible ?

L’échec de l’intégration maghrébine ne tient pas seulement à des divergences idéologiques ou identitaires : il est aussi -peut-être surtout- matériel. Tant que les flux commerciaux et humains resteront proches de zéro, les imaginaires resteront séparés.

L’histoire économique montre que les frontières les plus rigides finissent souvent par céder lorsque les intérêts mutuels deviennent plus rationnels que la confrontation. Des régions autrefois fracturées ont retrouvé une dynamique commune lorsque des infrastructures, des secteurs partagés ou des besoins convergents rendaient la coopération plus rentable que la rupture.

Rien n’interdit d’imaginer qu’un jour, la géographie, les complémentarités économiques et les nécessités de développement reprennent leurs droits au Maghreb. Le Maghreb ne se construira pas par les discours, mais par les échanges. Aujourd’hui, l’économie a déserté le terrain -mais peut-être sera-t-elle la première à le réinvestir.

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