Sans annonce ni rupture visible, le gaz naturel est en train de prendre la place du pétrole comme première source de revenus extérieurs de l’Algérie. Ce basculement est lourd de conséquences. Pourtant, le pays n’a pas encore tout à fait mesuré son ampleur.
Depuis 2020, dans les exportations algériennes d’hydrocarbures, la part du gaz naturel et du GNL progresse année après année. Par ailleurs, celle du pétrole brut, du condensat et des produits raffinés recule. La tendance est documentée par la Banque d’Algérie dans ses travaux de modélisation macroéconomique. De plus, elle n’est pas présentée comme un accident de conjoncture, mais comme un glissement structurel.
La cause est d’abord géologique. Les grands gisements pétroliers algériens vieillissent et leur production décline. Ceux du gaz, eux, continuent d’alimenter des contrats de livraison à moyen et long terme. Notamment, cela concerne l’Europe, via les gazoducs Transmed et Medgaz. Résultat, l’Algérie s’est hissée au rang de deuxième fournisseur de gaz de l’Europe. Elle devance même la Russie sur le segment du pipeline. Cette inversion, aussi silencieuse soit-elle, change beaucoup de choses.
Ce que ça change pour le budget de l’État
Pendant des décennies, le fonctionnement des finances publiques algériennes était relativement simple à résumer : quand le baril monte, le Trésor respire ; quand il chute, c’est l’austérité. Toute la politique budgétaire algérienne s’est construite autour de cette mécanique, avec un prix de référence du baril servant d’ancre aux prévisions de recettes. Celui-ci est fixé à 60 dollars dans le budget 2026.
Le gaz est plus compliqué à lire. Ses prix ne fluctuent pas exactement comme le pétrole. Ils dépendent de contrats négociés en amont, souvent indexés sur le Brent mais avec des délais. Par ailleurs, il existe des marchés spot parfois très volatils, et des rapports de force bilatéraux qui s’établissent loin des bourses d’échange publiques. Comme le FMI vient de le chiffrer, une variation de 10 % des prix réels de l’énergie déclenche une réaction en chaîne. Celle-ci traverse simultanément le secteur extractif, la balance courante, le taux de change du dinar et les dépenses publiques. Les économistes de la Banque d’Algérie en tirent une leçon explicite : les hypothèses budgétaires officielles devront intégrer des scénarios spécifiques sur le gaz. Il ne faudra donc pas seulement des projections du cours du baril.
Le dinar, entre gaz et devises
Le même raisonnement vaut pour la monnaie nationale. En Algérie, les exportateurs d’hydrocarbures sont tenus de céder à la Banque centrale les devises qu’ils reçoivent de leurs clients étrangers. C’est cette mécanique qui alimente les réserves de change du pays. Par ricochet, elle contribue à la quantité de dinars en circulation dans l’économie.
Dans ce système, les recettes gazières jouent désormais un rôle croissant. Quand les prix du gaz en Europe sont élevés, les rentrées de devises s’améliorent, les réserves se renforcent, et la pression sur le dinar s’allège. Mais quand ils s’effondrent, le mécanisme s’inverse. C’est précisément ce que redoutent les institutions financières internationales : les réserves de change algériennes sont tombées à 47 milliards de dollars en octobre 2025. Elles étaient à 67,8 milliards en début d’année. Le risque monétaire algérien est, lui aussi, en train de se « gazéifier ».
Un levier de puissance encore mal calibré
La demande européenne de gaz repart à la hausse en 2026, portée par un hiver difficile et la baisse de la production hydroélectrique en Italie et en Autriche. Pour l’Algérie, fournisseur fiable et géographiquement proche, la fenêtre d’opportunité est réelle. Mais les capacités algériennes ont leurs limites. Les exportations de GNL se sont établies à 9,54 millions de tonnes en 2025. Elles étaient à 13,45 millions en 2023, un recul imputable aux opérations de maintenance sur les sites de Skikda et Arzew.
Les travaux de la Banque d’Algérie pointent en creux cet angle mort: les stratégies officielles ne pourront être réellement optimisées que si le basculement gazier est assumé comme tel dans les hypothèses officielles de prix, de volumes et de recettes. Or, le débat public national reste encore largement structuré autour du piège pétrolier. Pourtant, c’est peut-être déjà l’ère du gaz qu’il faudrait apprendre à piloter.
















