Depuis son arrivée au pouvoir en 2019, le président, tunisien, Kaïs Saïed a fait de la restitution des biens mal acquis un axe central de son discours politique. Présentée comme un levier de justice sociale et de redressement économique, la récupération des avoirs détournés sous l’ancien régime de Zine el-Abidine Ben Ali devait contribuer au financement du développement et à la restauration de la souveraineté économique du pays.
Pourtant, plus d’une décennie après la révolution de 2011, les résultats concrets restent limités. Entre obstacles juridiques, résistances politiques et critiques sur la méthode employée, le dossier demeure sensible.
La position du pouvoir : justice sociale et souveraineté économique
Pour l’exécutif, la restitution des biens mal acquis est d’abord une question de principe. Les avoirs accumulés par des membres de l’ancien régime sont considérés comme des ressources appartenant au peuple tunisien.
Le président Kaïs Saïed a régulièrement dénoncé l’impunité dont auraient bénéficié certains hommes d’affaires et proches du pouvoir déchu. Son approche s’est notamment traduite par la mise en place d’un mécanisme de « réconciliation pénale », visant à récupérer des fonds en échange de poursuites allégées ou d’accords financiers.
Dans un contexte de finances publiques fragilisées, marqué par un besoin accru de liquidités et des négociations complexes avec les bailleurs internationaux, l’exécutif présente cette stratégie comme un moyen alternatif de mobiliser des ressources internes sans alourdir la pression fiscale sur les ménages.
Le pouvoir souligne également la complexité des procédures internationales. Une partie des avoirs du clan Ben Ali a été gelée à l’étranger après 2011, mais leur rapatriement nécessite des décisions judiciaires définitives dans les pays concernés, ce qui peut prendre des années. Tunis estime que ces lenteurs échappent en grande partie à sa volonté politique.
Des résultats jugés insuffisants
Malgré cette volonté affichée, les montants effectivement récupérés restent en deçà des attentes initiales. Les dispositifs successifs ont généré des recettes limitées par rapport aux sommes évoquées dans le débat public.
Certains observateurs économiques notent que l’absence de visibilité sur les montants réellement recouvrés et sur leur affectation budgétaire entretient un climat d’incertitude. Le manque de transparence institutionnelle est régulièrement pointé du doigt par les organisations de la société civile.
Par ailleurs, la modification du cadre légal pour renforcer les pouvoirs de l’État dans les négociations avec les hommes d’affaires a suscité des interrogations. Des critiques estiment que la frontière entre justice fiscale, transaction pénale et pression politique peut apparaître floue.
La critique de l’opposition : opacité et instrumentalisation politique
Du côté de l’opposition, la restitution des biens mal acquis n’est pas contestée sur le principe. La plupart des formations politiques s’accordent sur la nécessité de lutter contre la corruption et de récupérer les fonds détournés.
En revanche, elles critiquent la méthode. Certains responsables politiques, ont dénoncé ce qu’ils considèrent comme une gestion centralisée et peu transparente du dossier. L’opposition reproche au pouvoir d’utiliser la question des biens mal acquis comme un instrument de légitimation politique, sans produire de résultats économiques significatifs.
Plus largement, les critiques s’inscrivent dans un contexte institutionnel transformé depuis 2021, marqué par une concentration des pouvoirs exécutifs. L’opposition estime que l’affaiblissement des contre-pouvoirs complique le contrôle indépendant des procédures liées aux avoirs récupérés.
Plus de quinze ans après la chute de Ben Ali, le dossier reste donc à la croisée des chemins : outil potentiel de redressement budgétaire pour les uns, chantier institutionnel inachevé pour les autres.
















