165 pages, mille et une émotions. Ce que la mort m’a pris de toi de Hosni Kitouni (Éditions Casbah) est la chronique bouleversante d’un parcours intime, celui de combattants sans armes : les enfants et les épouses de ceux qui, un matin ou un soir, s’en sont allés dans la nuit ou à l’aube, guidés par un amour plus vaste, impérieux. Au grand désarroi de ceux qui allaient devoir souffrir — d’abord dans l’incompréhension, puis dans l’absence, enfin dans la perte.
Ce que Kitouni nous donne à lire — à ressentir —, ce sont des êtres concrets, faits de chair et de sang, de peur et d’un courage infini, que la manière désincarnée de dire l’histoire dans l’Algérie post-indépendance a trop souvent effacés ou réduits à des abstractions. Le combat libérateur redevient ici ce qu’il fut aussi : une histoire intime. Dans les récits familiaux, la révolution retrouve de la consistance, de la chair.

Résonances
Le livre résonne profondément. Les pages consacrées à l’entêtement de sa mère — personnage absolument extraordinaire — à chercher et attendre, contre l’évidence et avec un espoir fou, le retour de son mari combattant, longtemps après l’indépendance, sont bouleversantes.
L’auteur de ces lignes se souvient de la persistance de sa mère et de ses tantes à attendre le retour de leur frère monté au maquis dans la région de Sétif. Le même refus d’admettre l’évidence, nourri par ces retours qui semblaient miraculeux : certains revenaient du monde de la mort pour reprendre leur vie parmi les leurs. Que de recherches vaines, que d’informations vagues entretenant des espoirs insensés. Il aura fallu longtemps pour consentir à la perte et accomplir la prière de l’absent pour un frère dont le corps repose quelque part, semé dans la terre.
Hosni Kitouni et sa mère ont fini par retrouver le lieu où son père et son compagnon de combat avaient été ensevelis — avant que la bureaucratie politique ne les exhume pour les transférer dans des cimetières officiels, sans consulter les premiers concernés : la famille et les habitants du lieu, fiers de ces tombes modestes qui reliaient leur patelin au pays et à la grande histoire collective.
C’est l’histoire à l’échelle des hommes, des femmes et des enfants qui l’ont vécue et en portent la marque indélébile. Le Hirak — cette grande possibilité que des élites au pouvoir, recroquevillées en bunker, ont fait manquer au pays — a montré que les Algériens, à travers leurs récits intimes, possédaient une connaissance de leur histoire bien plus riche que celle dispensée par l’école ou les médias nationaux. Certains, prisonniers d’un imaginaire complotiste, ont cherché des « mains invisibles » derrière ce Hirak, là où il suffisait d’écouter pour entendre le souffle d’une mémoire préservée dans l’intimité familiale.
Comme une violente espérance
Ce livre, profondément personnel, épouse autant le regard de l’enfant que la douleur de l’épouse, tout en s’inscrivant dans l’histoire d’un bouleversement majeur. Notre histoire — malgré les diversions de la « légitimité historique » brandie comme paravent — est intime et collective. Elle n’est pas — ou plus — une affaire de pouvoir, et encore moins une « rente mémorielle » que certains perroquets empruntent au discours français à l’objectif transparent. Elle est faite de chair, de sang, de colère, de conviction et de certitude.
Ce livre parle d’un père disparu. Mais, il parle surtout de ce que la mort ne parvient pas à effacer : l’attente, l’obstination, la fidélité des vivants. À travers les siens, Hosni Kitouni redonne un visage à ceux que l’histoire avait transformés en silhouettes. Et, l’on comprend, en refermant ces pages, que dans l’intime, l’histoire continue de battre.
Comme une violente espérance.

















