La guerre irano-américaine déclenchée le 28 février a propulsé le Brent à des niveaux inédits. Pour l’Algérie, dont les exportations ne sont pas tributaires du détroit d’Ormuz, le gain est substantiel, mais plus complexe à calculer qu’il n’y paraît.
Le 28 février 2026, les premières frappes américano-israéliennes sur le territoire iranien ont suffi à redistribuer les cartes sur les marchés énergétiques mondiaux. Le trafic de pétroliers à travers le détroit d’Ormuz, par lequel transite normalement un cinquième de la production mondiale, s’est pratiquement arrêté. En cinquante ans, jamais cette menace ne s’était vraiment concrétisée. Cette fois, elle l’était.
Pour l’Algérie, la géographie a immédiatement joué en sa faveur. Contrairement aux producteurs du Golfe Persique, l’Algérie achemine ses hydrocarbures vers l’Europe par voie méditerranéenne, via les gazoducs Transmed et Medgaz et les terminaux d’Arzew et de Skikda. Aucune perturbation dans le détroit d’Ormuz ne menace directement ces routes.
Le cadre budgétaire algérien rend le calcul immédiat. La loi de finances 2026 avait été bâtie sur un prix de référence de 60 dollars le baril. En février, le Sahara Blend s’établissait déjà à 73,59 dollars, devançant le libyen Sarir, l’émirati Murban et le saoudien Arab Light, selon le rapport mensuel de l’OPEP publié le 11 mars 2026. Le conflit du 28 février a ensuite propulsé les cours bien au-delà, les prix du brut progressant de 40 % depuis le début de la guerre.
Ce que les modalités contractuelles changent au calcul
Le gain théorique brut sur quatorze jours est substantiel. Avec un Sahara Blend évoluant entre 90 et 100 dollars et des exportations atteignant environ 397 000 barils par jour, le différentiel par rapport au prix budgétaire de référence génère mécaniquement plusieurs centaines de millions de dollars. Mais la structure contractuelle de Sonatrach oblige à nuancer ce chiffre.
Sonatrach commercialise ses hydrocarbures selon deux logiques distinctes. Les contrats à prix fixé sur le Brent, conclus avec ENI, Repsol ou TotalEnergies, verrouillent un prix à l’avance, indexé sur le Brent à une date déterminée. Les cargaisons de mars vendues avant le 28 février ont donc été valorisées autour de 75 à 78 dollars. L’envolée post-guerre ne leur profite pas.
Les contrats avec clauses d’ajustement recalculent quant à eux le prix final sur la moyenne mensuelle ou trimestrielle du Brent, une mécanique que Sonatrach a précisément activée avec Naturgy en Espagne et avec Engie en France lors de la flambée de 2022, et qu’elle vient de reconduire avec ENEL en mars 2026 pour un ajustement de prix conforme aux clauses contractuelles de révision. Sonatrach récupère donc une partie de la hausse, mais avec un effet de lissage qui atténue le gain sur deux semaines.
À cela s’ajoute une contrainte de volumes. Les capacités des gazoducs Transmed et Medgaz sont déjà mobilisées par des contrats à long terme qui prédéterminent l’essentiel des flux. Hors contrats déjà engagés, l’Algérie dispose de marges de manœuvre limitées à très court terme.
Contrairement aux exportateurs américains de GNL, dont les cargaisons sont structurellement flexibles, Sonatrach ne peut pas réorienter massivement ses volumes vers le marché spot. Le pays profite de la flambée des cours par les clauses d’indexation et de révision de prix, plus que par une augmentation réelle de ses flux d’exportation.
Seule la part vendue sur le marché spot, minoritaire dans le portefeuille de Sonatrach, capte immédiatement la prime de guerre. Le gain effectif à court terme est donc probablement de l’ordre de 30 à 50 % du chiffre théorique, soit entre 150 et 250 millions de dollars sur les quatorze premiers jours. Les exportations de GNL, déjà fragilisées par les opérations de maintenance sur les sites de Skikda et Arzew, limitent par ailleurs la capacité de Sonatrach à multiplier ses volumes pour tirer profit de la fenêtre.
Ce que le chiffre dit de la structure
La vraie fenêtre de gain se matérialisera sur le deuxième et le troisième mois du conflit, à mesure que les nouveaux contrats seront négociés dans un environnement de prix structurellement plus élevé. C’est là que la règle des 500 millions de dollars par dollar de hausse du baril, documentée par Abdelrahmi Bessaha dans sa note sur l’économie algérienne, retrouvera toute sa pertinence.
Bessaha établit par ailleurs que le manque à gagner fiscal annuel imputable à l’économie informelle, estimée à 30 % du PIB algérien soit 86 milliards de dollars en 2025, atteint 2,5 milliards de dollars par an, environ 6,8 millions de dollars par jour. Même dans sa version basse, la rente engrangée en quatorze jours couvre plusieurs semaines de ce déficit structurel.
La correction brutale du Brent après les premières déclarations de Trump a rappelé la vulnérabilité des recettes budgétaires à la volatilité des cours. Sonatrach a certes engagé un programme d’investissement de 60 milliards de dollars pour la période 2025-2029. Mais les contrats à long terme indexés sur le Brent avec révision périodique différeront dans le temps une partie des gains que la guerre a, sur le papier, déjà générés.
















