Centenaire de l’ENA : Stora décrypte la matrice complexe du nationalisme algérien (Vidéo)

Manifestation du 1er Mai 1953 à Paris
Manifestation du 1er Mai 1953 à Paris

À l’approche du centenaire de la fondation de l’Étoile Nord-Africaine (ENA), l’historien Benjamin Stora revient sur l’héritage de ce mouvement pionnier. Dans un entretien accordé à « Maghreb Émergent », il décrypte comment cette organisation, née en exil, a forgé l’ADN politique de l’Algérie contemporaine, entre ouverture universelle et obsession de la souveraineté.

Qu’est-ce qui constitue le socle de la conscience nationale algérienne ? Pour Benjamin Stora, la réponse réside en grande partie dans la genèse de l’Étoile Nord-Africaine, fondée à Paris en juin 1926. Loin d’être un bloc monolithique, le nationalisme algérien s’est construit au carrefour d’influences multiples, créant ce que l’historien qualifie d’héritage syncrétique.

Un creuset idéologique

Selon Benjamin Stora, la création de l’ENA est le fruit d’une « jonction de plusieurs idéologies ». Elle puise d’abord sa source dans la solidarité maghrébine et la résistance armée, née de la mobilisation contre la guerre du Rif. Les militants se voyaient comme les héritiers des grandes figures de la résistance : « Ils étaient aussi les descendants d’un personnage historique algérien très célèbre, l’Émir Khaled, qui était le petit-fils de l’Émir Abdel Kader ».

Mais cette identité s’est aussi forgée au cœur des luttes sociales françaises. Les fondateurs étaient « des immigrés algériens en France qui étaient organisés dans les syndicats […] mais également proches de la gauche française de cette époque-là ». À cela s’ajoutaient les vents nouveaux venus d’Orient, mêlant « à la fois du kémalisme et du nationalisme arabe », le tout cimenté par la religion, ou du moins par l’Islam perçu comme un refuge identitaire face à la conquête.

La structure comme héritage

Si l’ENA a fini par rompre avec le Parti Communiste Français sur la question centrale de l’indépendance — car « pour les militants nationalistes algériens, la question première c’était celle de l’indépendance » alors que la gauche privilégiait le social — elle en a conservé la colonne vertébrale.

Stora souligne que « les modes d’organisation […] du type comité central, cellules […] qu’on va retrouver dans l’étoile nord-africaine » sont directement issus du mouvement ouvrier. Ce « centralisme démocratique » a traversé le siècle, se transmettant au Parti du Peuple Algérien (PPA) puis au FLN, structurant durablement la vie politique algérienne.

L’obsession de l’unité et le spectre de la partition

L’identité du nationalisme algérien s’est également construite dans une tension permanente entre pluralisme et centralisme. Benjamin Stora rappelle que les pères fondateurs étaient très imprégnés du modèle jacobin de la Révolution française : « Robespierre, Saint-Just et cetera ».

Cette culture politique a favorisé une « obsession de la centralité politique ». Face aux risques de division régionale ou aux tentatives coloniales de partition (notamment au Sahara), « le modèle qui s’impose c’est le modèle de la centralité face à la division possible, face à l’éclatement possible de la nation ». Une tendance qui s’est durcie avec la guerre de libération, où « l’État nation se réduit à la question centrale du Parti unique » pour faire face à la puissance militaire française.

Une éthique politique

Enfin, Stora tient à rappeler une dimension souvent oubliée de cette identité : le refus du fascisme. Malgré la tentation, pour certains mouvements anticoloniaux, de s’allier aux ennemis de la France durant la Seconde Guerre mondiale, Messali Hadj et la direction du PPA ont tenu bon. « Messali et ses amis ont été disons imprégnés de l’idéologie de leur origine c’est-à-dire du socialisme, de la gauche […] et donc ils refusent la collaboration ». C’est au nom de ces principes que Messali sera déporté par le régime de Vichy.

Un héritage vivant

Aujourd’hui, l’Algérie reste marquée par cette empreinte paradoxale. Pour Benjamin Stora, « c’est un véritable héritage compliqué parce que c’est à la fois le mouvement ouvrier, la gauche, le socialisme mais c’est aussi bien sûr l’algérianité, l’émir Abdel Kader, la résistance à l’occupation étrangère ». Ce mélange de « préservation de l’identité et d’ouverture au monde » constitue, un siècle plus tard, la signature singulière du nationalisme algérien.

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