“Jeûner après Gaza.” Akram Belkaïd a planté les mots nécessaires en préambule de son livre Chroniques du ramadan* : “En comparaison du martyre de Gaza, le jeûne du ramadan, avec son aspect festif et convivial, n’est qu’une aimable promenade de santé. Jamais plus je ne pourrai jeûner sans penser aux morts de Gaza. Puissent-ils reposer en paix”.
Jeûner peut servir de rappel, plus moral que physique, de ceux qui subissent faim et soif, mais il ne donne pas lieu à des comparaisons. La faim et la soif auxquelles on s’astreint, volontairement, n’ont en effet rien de comparable, avec “la faim, réelle, absolue, est celle où il n’existe rien au bout de la journée ou de la nuit, où aucune table n’a été dressée, aucune soupe chaude préparée, aucune viande grillée, aucun dessert appétissant (…) La faim, la vraie, est un cauchemar extrême, absolu, qui mène à l’épuisement, au décharnement puis, pour finir, à la mort. C’est ce que la population de Gaza a enduré durant des mois. C’est ce qu’elle endure encore… Jamais plus je ne pourrai jeûner sans penser aux morts de Gaza.«
Le ton est donné. D’emblée. Comment jeûner lorsque d’autres meurent de faim ? Comment parler de privation volontaire quand, ailleurs, la faim n’est ni choisie ni ritualisée, mais imposée par la guerre, le siège et la destruction ? Belkaïd ne confond pas les registres. Il insiste, avec pudeur, sur l’écart moral immense entre l’abstinence spirituelle du Ramadan — limitée dans le temps, encadrée, interrompue chaque soir par le repas — et la faim subie par des populations enfermées dans la violence.
Un préambule en forme de rappel – nécessaire aussi bien pour les lecteurs jeûneurs que pour les simples curieux et ceux, nombreux, qui ont apprécié ses “chroniques du blédard” où les choses sérieuses ne sont pas dépourvues d’humour et où l’humour n’est jamais dépourvu de sérieux.
Ces chroniques, c’est mon conseil, gagnent à être lues lentement, avant le ftour de préférence, à la manière dont nous traversons le mois: par étapes, avec des pauses de réflexions – par exemple, sur le consumérisme qui jure avec l’intention originelle –, des retours et des résonances personnelles qui nous ramènent jusqu’à l’enfance et nos premiers pas de jeûneurs.
C’est que le livre « Chroniques du ramadan : voyage intimiste au cœur du jeûne » est, en même temps, une méditation sur ce moment majeur du ramadan, et une exploration autant personnelle, sociologique que politique. On y entrevoit un monde traversé de fractures, d’injustices et d’épreuves collectives.
Un compagnon du jeûneur et… du déjeuneur.
Au fil des chapitres, Belkaïd mêle souvenirs, observations et analyses : la Nuit du doute, les débats sur la salive ou la validité du jeûne, les excès consuméristes, les tables partagées de Mascate à Ménilmontant, la chorba, la zlabia, les irritations du premier jour… Tout cela compose un tableau vivant, souvent tendre, parfois ironique, du Ramadan tel qu’il est réellement vécu. Akram Belkaïd ne sacralise pas le ramadhan, il l’humanise. La force de ces chroniques est de restituer cette tension permanente entre la spiritualité, très personnelle, intime même, et la réalité, collective, dans laquelle elle s’exprime ou s’efforce de le faire.
Le ramadan n’est pas une abstraction, il est traversé par la politique, les débats identitaires, la visibilité religieuse en Europe, et surtout par la conscience des tragédies contemporaines. Jeûner devient alors un acte ambivalent : intime et collectif, religieux et civique. Le chroniqueur, avec humour, en explore les paradoxes: ascèse et gourmandise, intériorité et démonstration sociale, prière et marché, silence et polémique. Et, en permanence, ce préambule gazaoui: que vaut une privation volontaire face à la privation imposée ? Que vaut le ramadan sans la solidarité envers ceux dont la faim ne s’interrompt pas au coucher du soleil ?
Un livre sensible, lucide, humain. À ceux qui partent au pays pour faire le ramadan en famille élargie, ce livre est un cadeau à faire. C’est le bon compagnon du jeûneur et… du déjeuneur.
* Chroniques du Ramadan : voyage intimiste au cœur du jeûne – Éditions Tallandier (France)
















