De Hadj Nacer à Taleb, l’irréversible déclassement de la Banque d’Algérie

De Hadj Nacer à Taleb, l’irréversible déclassement de la Banque d’Algérie

Le 3 janvier 2026, Abdelmadjid Tebboune met fin aux fonctions du gouverneur Salah Eddine Taleb, scientifique de formation (mathématiques, statistiques) arrivé à la tête de la Banque d’Algérie en mai 2022. Son éviction, sur fond de polémique liée à une note instruisant les banques à restreindre les dépôts en espèces des commerçants, n’est pas un fait isolé: elle s’inscrit dans une décennie de rotation accélérée.

Depuis le départ de Mohamed Laksaci en mai 2016, la banque centrale a connu une instabilité inédite à ce niveau: Mohamed Loukal (2016-2019), Aïmene Benabderrahmane (novembre 2019-juin 2020), Rosthom Fadli (2020-2022), puis Taleb (2022-janvier 2026), sans compter l’interim de Amar Hiouani de 2019-2020.

Une autonomie esquissée en 1990, vite rattrapée

Au départ, l’ambition est claire. En avril 1990, sous le gouvernement réformateur de Mouloud Hamrouche, la loi sur la monnaie et le crédit entend doter la Banque d’Algérie d’une marge d’action et d’une doctrine propres. Abderrahmane Hadj Nacer, gouverneur entre 1989 et 1992, incarne ce moment: un banquier central qui accompagne l’ouverture économique et la modernisation des instruments monétaires.

Mais un chiffre dit la fragilité originelle: des travaux académiques qui mobilisent l’indice de Cukierman-Webb-Neyapti attribuent à la Banque d’Algérie un score d’indépendance de facto d’environ 6/20 à cette période. Autrement dit, l’autonomie « de jure » proclamée par la loi de 1990 s’est heurtée très tôt à des contraintes  institutionnelles qui limitaient la capacité réelle de cette « nouvelle » banque centrale à arbitrer, a fortiori  dans un contexte de crise de la balance des paiements.

L’expérience est ensuite rattrapée par l’histoire. L’été 1992, dans un pays plongé dans la crise politique, l’économie bascule vers une logique d’urgence; Belaïd Abdesslam arrive au gouvernement et Abdelwahab Keramane prend la tête de la banque centrale. La priorité devient la gestion du risque de défaut et la survie financière, bien plus que la construction d’une tradition d’arbitrage monétaire autonome.

2014-2016: Laksaci et le dinar « amortisseur »

C’est dans ce cadre qu’un épisode reste, rétrospectivement, un repère. Entre 2014 et 2016, alors que les cours du pétrole se retournent, Mohamed Laksaci laisse davantage jouer la flexibilité du taux de change, et la dépréciation du dinar devient un amortisseur de choc externe. Les données de la Banque d’Algérie indiquent qu’en 2015 le dinar s’est déprécié d’environ 20% face au dollar (et d’environ 3,8% face à l’euro), ce qui montre l’ampleur de l’ajustement accepté à l’époque.

Ce type de décision est précisément ce qui devient plus rare lorsque le gouverneur sait que le coût politique d’un ajustement (importations plus chères, inflation importée, colère sociale) peut se traduire, non par un débat, mais par un remplacement. Laksaci, gouverneur de 2001 à 2016, apparaît ainsi comme l’un des derniers à avoir assumé une logique de banque centrale « amortisseur », au prix d’une exposition politique directe. Dix ans après son départ la banque d’Algérie affiche une inquiétante trajectoire d’affaiblissement de son statut devant la main mise ascendante de l’exécutif.

Loukal: la « planche à billets » et la passerelle vers le politique

Mohamed Loukal, ex-PDG de la Banque extérieure d’Algérie (BEA) pendant quinze ans, arrive en 2016 avec un profil de gestionnaire des grands flux financiers. Sous son mandat, le financement non conventionnel -la « planche à billets » -s’installe au cœur du pilotage économique: des analyses et reprises de presse chiffrent à 6 553,2 milliards de dinars les liquidités mobilisées via ce mécanisme, Loukal ayant lui-même confirmé le « gel » de ce financement en 2019. Ce passage à la création monétaire institutionnalisée entérine une banque centrale utilisée comme bras financier de l’État, davantage que comme gardienne d’une orthodoxie monétaire.

Puis Loukal quitte la Banque d’Algérie pour le ministère des Finances en mars 2019, renforçant l’idée d’une hiérarchisation ou le gouvernorat devient une passerelle vers l’exécutif, devenu forcement plus impactant sur les prérogatives de la banque centrale. Derrière, l’intérim s’enchaîne, sans temps long ni continuité doctrinale.

Benabderrahmane, Fadli: la banque centrale en mode transit

En novembre 2019, Aïmene Benabderrahmane – inspecteur des finances, ancien censeur de la Banque d’Algérie -est nommé gouverneur. Sept mois plus tard, il passe aux Finances (juin 2020), avant d’être propulsé Premier ministre en juin 2021. Cette trajectoire fulgurante dit l’essentiel: la banque centrale n’est plus un sommet professionnel, mais une étape dans la circulation des hauts cadres de l’État.

Rosthom Fadli, profil de maison (longue carrière interne, relations financières internationales), est confirmé en septembre 2020, puis limogé en mai 2022. Peu de trace publique, peu de récit monétaire: l’institution s’installe dans la discrétion plus que dans la parole, comme si publier et expliquer exposait autant que décider.

Une source du secteur bancaire qui a eu à travailler souvent avec le régulateur – la banque d’Algérie- « la qualité de l’encadrement a beaucoup régressé ces dernières années. A titre d’exemple il n’y a plus qu’un seul économiste dans le board actuel alors même que le premier rôle d’une banque centrale est l’analyse et la prévision macroéconomique »

Taleb: une banque qui ne réfléchit plus

Salah Eddine Taleb arrive en mai 2022 avec une promesse de modernisation et un profil académique. Fin décembre 2025, une note visant les dépôts en cash déclenche une tempête, avant son annulation rapide après son limogeage. Le texte parait hors sol. Il contredit l’objectif gouvernemental proclamé de bancarisation et de réduction de l’informel : limiter le cash au moment même où l’État cherche à l’aspirer vers le circuit bancaire

Dans les milieux financiers, le gouverneur de la banque d’Algérie, soucieux de modernité des procédures, a appliqué, sans consultation interne préalable, une recommandation du GAFI relayée sans doute mécaniquement par le ministère des finances. Le but en est de renforcer la traçabilité et la lutte contre le blanchiment. Mais l’épisode révèle surtout une Banque d’Algérie qui ne pilote plus une stratégie : elle applique, puis encaisse, puis perd son gouverneur.

Au fil des évictions et des promotions, une évidence s’installe: la Banque d’Algérie n’a pas seulement perdu des gouverneurs; elle a perdu le temps long, la doctrine, et l’espace nécessaire pour réfléchir avant d’obéir.

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