Le dinar algérien n’est pas coté par un marché. Il est fixé chaque jour par une décision administrative de la Banque d’Algérie. C’est ce que confirme, pour la première fois avec cette précision, un document de travail publié en février 2026 par le Fonds monétaire international, préparé conjointement avec les équipes de la banque centrale dans le cadre d’un programme d’assistance technique.
Ce rapport décrit la mécanique interne du régime de change algérien, que ses propres architectes qualifient de « flottement géré » selon les conventions internationales, tout en admettant qu’il fonctionne de facto comme un ancrage rampant.
La publication intervient dans un contexte de modernisation du cadre analytique de la Banque d’Algérie. La loi monétaire et bancaire de 2023 a consacré la primauté de la stabilité des prix comme objectif central de l’institution. Le modèle macroéconomique décrit dans ce rapport, baptisé AMPM pour Algeria Macroeconomic Projection Model, constitue la première traduction rigoureuse de cette ambition.
Un monopole administratif au cœur du dispositif
Tout repose sur un mécanisme réglementaire rarement mis en lumière dans le débat public. Les exportateurs d’hydrocarbures sont légalement tenus de céder leurs recettes en devises à la Banque d’Algérie, qui les convertit en dinars. Cette obligation confère à l’institution une position que le rapport qualifie sans détour de « quasi-monopolistique » sur le marché des changes. La banque centrale n’intervient pas en marge d’un marché pour en corriger les excès…elle est le marché lui-même.
Sur ce socle, la Banque d’Algérie fixe une valeur de référence quotidienne assortie d’une marge acheteur-vendeur décrite comme « très étroite », que les banques commerciales sont tenues d’appliquer à leurs opérations. Les comptes de capital étant largement fermés et les flux privés de devises restant marginaux, cette référence administrative constitue de fait le taux de change de l’ensemble de l’économie algérienne.
Ce que révèle surtout le rapport, c’est l’existence d’une règle formalisée qui structure ces décisions, une règle que les économistes du FMI ont dû reconstruire à partir des données historiques. Trois objectifs y sont imbriqués : la correction progressive du désalignement du taux de change réel effectif par rapport à son niveau d’équilibre estimé ; le lissage de la volatilité à court terme pour éviter les chocs sur les anticipations des opérateurs ; et la surveillance de l’écart entre l’inflation sous-jacente observée et la cible implicite de 4 %. Lorsque les pressions inflationnistes s’intensifient, la Banque d’Algérie peut actionner une appréciation nominale du dinar comme instrument de désinflation importée.
« Managed floating » sur le papier, ancrage rampant dans les faits
La classification internationale du régime illustre à elle seule son ambiguïté. L’Algérie figure formellement dans la catégorie « flottement géré » du rapport annuel du FMI sur les arrangements de change, une catégorie qui suppose un taux majoritairement déterminé par les forces du marché. Mais le même FMI classe le dinar « de facto » dans la catégorie « crawl-like » ou « stabilized arrangement » selon les années, c’est-à-dire un ancrage à progression prédéterminée.
L’écart entre les deux qualifications n’est pas anodin. Il reflète la tension entre une communication officielle soucieuse de préserver une image de flexibilité et de souveraineté monétaire, et la réalité d’un taux administré dont les ajustements obéissent à une logique quasi-mécanique.
Le rapport ne dissimule pas cette dualité : il en fait précisément la matière de sa modélisation. Les épisodes de dépréciation brutale de 2009 et 2015, qui ne s’expliquent pas entièrement par la règle systématique, y sont captés comme des « chocs de politique de change », une façon rigoureuse d’admettre que la règle cède parfois à l’urgence lorsqu’un effondrement des prix pétroliers contraint à un ajustement discret.
Une limite demeure, que le document reconnaît lui-même. Le modèle décrit la fabrique du taux officiel, non la dynamique du marché parallèle. Or c’est précisément cet écart, entre le cours administratif et le cours de rue, qui préoccupe au premier chef importateurs et ménages. Comme l’alertait récemment l’économiste Abdelrahmi Bessaha, « le taux officiel ne joue plus son rôle d’ancrage nominal », les agents économiques se référant désormais au square pour l’ensemble de leurs décisions.
Pour ces acteurs, la transparence inédite qu’offre ce rapport sur le fonctionnement réel du change officiel représente néanmoins un gain concret : mieux comprendre ce que surveille la Banque d’Algérie pour ajuster le dinar- les prix du pétrole, la trajectoire de l’inflation sous-jacente et l’ampleur du désalignement réel- c’est déjà disposer d’un cadre de lecture que le marché des devises n’avait pas jusqu’ici.
















