L’assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi à Zintan a été confirmé, et la question qui se pose désormais en Libye est simple : à qui profite le crime ?
À défaut de pouvoir désigner les auteurs et commanditaires de l’opération, l’interrogation porte sur les acteurs du chaos libyen susceptibles d’en tirer bénéfice. Saïf al-Islam Gaddafi, tué à son domicile par un commando armé selon des sources locales concordantes, faisait partie des rares figures capables de peser dans un paysage politique fragmenté depuis 2011.
Longtemps présenté comme l’héritier potentiel du régime, puis devenu une figure honnie après la chute de son père, Saïf al-Islam avait été capturé en 2011, condamné à mort par contumace en 2015, puis libéré en 2017. Malgré un retrait apparent, il restait un acteur important de la scène libyenne. Sa tentative de candidature à la présidentielle avait montré qu’il conservait des soutiens, notamment tribaux, parmi ceux qui réclament un retour de l’ordre étatique et une forme de continuité institutionnelle.
Sans surprise, aucune revendication n’a été publiée pour un assassinat mené par des « professionnels ». Les spéculations sur les motivations réelles de l’opération sont nombreuses.
Un concurrent dans le camp des “demandeurs d’ordre”
Sur le plan politique, Saïf al-Islam représentait un facteur de perturbation pour plusieurs camps. Son nom constituait un point de ralliement de la mouvance kadhafiste, regroupant une partie de la population nostalgique de l’État centralisé d’avant 2011 malgré ses défauts. Ce positionnement le plaçait en concurrence directe avec d’autres acteurs cherchant eux aussi à incarner la restauration de l’autorité.
Parmi eux figure le maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’est libyen, soutenu politiquement et militairement par plusieurs partenaires étrangers, dont les Émirats arabes unis. Haftar s’est construit une image de chef capable d’imposer la stabilité par la force. Dans ce registre, Saïf al-Islam apparaissait comme un rival potentiel auprès du même public : celui des Libyens lassés du chaos et favorables à un pouvoir central fort.
Dans cette perspective, la disparition de Saïf al-Islam élimine un concurrent sérieux dans ce segment politique des « demandeurs d’ordre ». Elle réduit la possibilité d’une alternative kadhafiste crédible face au projet porté par Haftar et ses alliés et facilite la recomposition du rapport de forces au sein de ce courant autoritaire
Aucun élément ne permet, à ce stade, d’établir un lien entre l’assassinat et le camp de Haftar ou ses soutiens régionaux. Mais dans une lecture strictement politique, ce sont bien les acteurs positionnés sur le même créneau de légitimité sécuritaire qui voient leur espace s’élargir.
Des gains tactiques, un chaos persistant
Au-delà de ce camp, la disparition de Saïf al-Islam peut également profiter aux élites politiques qui cherchaient à neutraliser une candidature hautement polarisante. Son retour compliquait tout processus électoral et menaçait des compromis fondés sur la marginalisation de l’ancien régime.
Sur le plan sécuritaire, elle affaiblit aussi les réseaux susceptibles de se réorganiser autour du nom Gaddafi, au bénéfice des milices déjà installées dans leurs zones d’influence. Mais ces gains restent tactiques. L’assassinat ne règle ni la fragmentation institutionnelle ni la rivalité entre pôles de pouvoir. Il peut au contraire nourrir un sentiment de revanche chez ses partisans et renforcer la logique du règlement politique par la violence.
Dans la Libye post-2011, la liquidation d’un acteur redistribue les cartes du chaos, elle n’y met pas fin. La mort de Saïf al-Islam Kadhafi supprime un concurrent, mais elle ne place pas le pays sur le chemin de la stabilisation. Bien au contraire.
















