Fatiha et Ahmed, deux « Indignés » contre le gaz de schiste à In Salah

Algérie In Salah
Ahmed est dans l’action, Fatiha est dans le verbe (Ph. Nejma R.)

Algérie In Salah

 

Grève, marches, sit-in, depuis 30 jours, les habitants d’In Salah, à 1.200 km au sud d’Alger, vivent au rythme de la lutte contre le gaz de schiste débutée au lendemain de l’annonce du forage réussi du puits d’Ahnet situé à 30 km de cette ville de 50.000 habitants.

Pour la plupart des protestataires qui ont installé leur campement sur la Sahat Essoumoud (Place de la Résistance), en face de la daïra, c’est leur première mobilisation. Les femmes, très engagées dans le mouvement depuis le départ, ont notamment manifesté pour la première fois dans l’histoire de la ville. Le Huffington Post Algérie a rencontré ces citoyens ordinaires devenus, du jour au lendemain, des manifestants.

Du haut de ses 1.96 mètres, il interpelle ses camarades assis en ronds sur le sable de la « Place Somoud ». Sur ses injonctions, ils se lèvent et commencent à ramasser les gobelets et autres déchets à terre. Ce grand gaillard au chèche bleu foncé, toujours mal vissé sur la tête, c’est Ahmed Belkou. Vingt-cinq ans, toute une vie passée à In Salah et de l’énergie à revendre. De 6 heures à minuit, il ne s’arrête jamais : accroche une banderole, peinte par ses soins pendant la nuit, prend la parole au micro, rassemble des jeunes pour décharger l’eau du pick-up… « Je ne rentre que 2 ou 3 heures par jour chez moi », glisse-t-il avant de s’excuser pour « une chose à faire ».

Son anorak déchiré et ses rangers poussiéreux témoignent de son total engagement. Ahmed ne s’embête pas avec les apparences, il n’y a pas le temps. Quand il n’est pas accaparé par la logistique, cet ingénieur de formation, trilingue en arabe, français, anglais, s’occupe de sensibiliser les plus jeunes. « Je leur explique les dangers de la fracturation hydraulique, notamment le risque de pollution de la nappe d’eau qui est notre principale ressource ». Pour faire passer son message, Ahmed a même réalisé un clip de rap sur le gaz de schiste intitulé « Makach li radi » (Personne n’accepte ça) qui « explique de façon simple et accessible pour tous les enjeux de cette question ».

Cadre dans une compagnie pétrolière, dans la vie normale, Ahmed Belkou, a commencé à s’intéresser au gaz de schiste depuis quatre mois, « le jour où j’ai entendu parlé des premiers forages expérimentaux dans la région », se souvient-il. « Je suis entré en contact avec des ingénieurs d’Hassi Messaoud qui m’ont envoyé beaucoup de documents sur le sujet montrant les dangers du gaz de schiste ».

Visage féminin

Devant la caméra de Dzaïr TV, Fatiha Touni, doigt pointé en l’air et visage sévère, explique les raisons de son engagement dans la mobilisation. « Notre ville et, plus largement, notre région sont menacées par le gaz de schiste car la méthode de fracturation hydraulique utilisée pour extraire le gaz de la roche va polluer notre nappe phréatique qui nous donne tout pour vivre ».

La jeune femme de 36 ans, calme et souriante, hors caméra, connaît bien le dossier. Depuis le 3 janvier, cette professeur d’anglais au lycée d’In Salah, épluche toutes les vidéos sur le sujet. « Les mêmes professeurs, en 2012, disaient que le gaz de schiste est dangereux et maintenant qu’il n’y a aucun risque. Comment voulez-vous que je les crois ? Ça me fait rire. Même un bébé peut comprendre que notre gouvernement nous cache quelque chose », déclare Fatiha dans un français parfait. Quand la mobilisation a commencé, elle était à Alger pour refaire ses lunettes, raconte-t-elle. « Je suis immédiatement redescendue. C’est In Salah. Ce qui la touche, me touche ». Depuis, elle vit au rythme de la lutte, participant aux marches quotidiennes le jour et partageant les informations sur Internet la nuit.

Si Ahmed est dans l’action, Fatiha est dans le verbe. Elle passe ses journées à parler, pour expliquer le gaz de schiste aux plus âgées, indiquer un site internet à voir à ses élèves ou répéter inlassablement aux moins engagés pourquoi il est important de se mobiliser. Et quelle que soit l’issue du mouvement, elle sait qu’il a profondément marqué sa ville natale. « On a dit aux hommes, cette fois-ci, on va y aller bras dessus, bras dessous et foncer ensemble ».

 

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