La cellule française de renseignement financier Tracfin se trouve au cœur d’une empoignade diplomatique et judiciaire après avoir été accusée d’agir sous l’influence des Émirats arabes unis dans une procédure visant une proche du Qatar. Cette affaire, qui met en lumière les guerres d’influence que se livrent les puissances du Golfe sur le territoire français, touche l’un des services les plus secrets de l’État français.
Le 10 décembre 2025, la brigade financière d’Évry a perquisitionné le domicile parisien de Sihem Souid, communicante du gouvernement qatari depuis 2015. La consultante, son époux et leur enfant ont été interpellés et entendus, tandis que des biens de valeur et des comptes bancaires étaient saisis. Comme le rapporte le journal Le Monde, cette procédure découle directement d’un signalement effectué par Tracfin en février 2025 pour des soupçons d’abus de biens sociaux et de recel au sein de sa société ELN Group.
Une déstabilisation venue d’Abou Dhabi
La défense de Madame Souid dénonce avec virulence une instrumentalisation de la justice française par les Émirats arabes unis, rivaux historiques de Doha. Les avocats de la communicante soulignent que les flux financiers scrutés entre 2019 et 2025 ne concernent que des mouvements internes à une structure unipersonnelle sans qu’aucun actionnaire n’ait été lésé. Pour l’entourage de la consultante, ce dossier n’est que le prolongement d’une campagne de déstabilisation orchestrée depuis Abou Dhabi pour neutraliser les voix favorables au Qatar en Europe.
Cette suspicion d’influence étrangère s’appuie sur un rapprochement récent entre Paris et les autorités émiraties. En février 2024, Tracfin a en effet conclu un accord de coopération avec son homologue d’Abou Dhabi pour intensifier la lutte contre le blanchiment. Bien que le service français assure agir en toute indépendance, ce calendrier interroge alors que les Émirats arabes unis venaient d’être retirés de la liste grise européenne sur les capitaux opaques en 2025. La crise est d’autant plus profonde qu’un audit interne a récemment pointé des failles dans la gouvernance de Tracfin, évoquant une perte de visibilité sur certains échanges internationaux entre 2022 et 2024.
Le précédent du député LFI Bilongo
Un précédent impliquant le député Carlos Martens Bilongo vient alimenter ces critiques. L’élu avait été visé par un signalement financier après s’être opposé au choix de Dubaï pour accueillir la COP28. Cette enquête, finalement classée sans suite en janvier 2025, est aujourd’hui citée comme la preuve d’une porosité entre les alertes de Tracfin et les intérêts diplomatiques émiratis.
Parallèlement, le volet de l’espionnage privé assombrit davantage le tableau. La société genevoise Alp Services, dirigée par Mario Brero, est soupçonnée d’avoir perçu plusieurs millions d’euros de la part d’Abou Dhabi entre 2017 et 2020 pour orchestrer une vaste campagne de déstabilisation visant Sihem Souid. Ces opérations comprenaient des missions de surveillance physique ainsi que des vols de données et de matériel informatique. Cette officine privée fait désormais l’objet d’une information judiciaire à Créteil et de poursuites pénales en Suisse pour espionnage et activités illégales au profit d’un État étranger.
Doha s’alarme
L’affaire a désormais atteint les plus hauts sommets de l’exécutif français. L’émir du Qatar aurait personnellement exprimé ses préoccupations au président Emmanuel Macron tandis que le garde des Sceaux a reçu le responsable de la lutte antiblanchiment des Émirats arabes unis à Paris le 19 janvier 2026. Cette bataille de l’ombre entre Doha et Abou Dhabi place la France dans une position diplomatique délicate, transformant une enquête financière classique en un véritable test de souveraineté pour ses services de renseignement.
















