Air Algérie a annulé ses vols, Royal Air Maroc a fait demi-tour en Méditerranée, les espaces aériens du Golfe se ferment les uns après les autres. En quelques heures, la guerre contre l’Iran a transformé la route de La Mecque en couloir à risque et menace une industrie du pèlerinage qui pèse 20 milliards de dollars par an.
Ce 28 février 2026, alors que les frappes américano-israéliennes s’abattent sur l’Iran et que Téhéran riposte en ciblant l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats et Bahreïn, c’est tout un édifice économique soigneusement construit par Riyad qui vacille. Le pèlerinage musulman, devenu au fil des décennies une industrie multimilliardaire et le pilier central de la stratégie Vision 2030, se retrouve pris en otage d’un conflit régional qu’il n’a pas choisi.
Une mécanique économique grippée d’un coup
Le Hadj et la Omra représentent chaque année entre 14 et 20 milliards de dollars de revenus pour le royaume saoudien, soit la deuxième source de recettes du pays après le pétrole. Dans le cadre de Vision 2030, le royaume visait 30 millions de pèlerins de l’Omra par an, avec une saison 2025-2026 devant officiellement se clore le 18 avril prochain. Objectif désormais compromis.
Car la mécanique s’est grippée dès les premières heures du conflit. Air Algérie a annoncé ce samedi l’annulation de tous ses vols vers Amman, Dubaï et Doha. La compagnie nationale a précisé avoir agi par mesure de précaution, afin de garantir la sécurité de ses passagers et de ses équipages, dans le cadre d’une évaluation continue de la situation sur le terrain. Royal Air Maroc a suivi le même chemin, un de ses vols Casablanca-Doha ayant même dû faire demi-tour en pleine Méditerranée, à la hauteur de l’île de Crète.
Le mouvement est mondial. Air France a annulé ses vols vers le Liban et plusieurs pays du Golfe, Lufthansa a prolongé la suspension de ses services vers Téhéran jusqu’à fin mars, tandis que British Airways, Air Canada et United Airlines ont suivi, citant des évaluations de risques internes basées sur les rapports de l’Agence européenne de la sécurité aérienne. Et pour cause: le Qatar, le Koweït et les Émirats arabes unis ont fermé temporairement leurs espaces aériens après que des explosions ont secoué Abu Dhabi, Bahreïn et Riyad.
Le hadj 2026, péril en la demeure
Si la désorganisation de la saison de l’omra représente déjà un manque à gagner considérable, c’est le grand pèlerinage de juin 2026 qui concentre les inquiétudes les plus profondes. L’avertissement de juin 2025 avait été sévère. Lors de la guerre des 12 jours entre Israël et l’Iran, Qatar Airways avait fermé son espace aérien pendant huit heures, bloquant 20 000 passagers entrants et 10 000 sortants à Doha. Des analystes de l’IATA estiment que si les tensions persistent, les pertes globales pour l’aviation pourraient atteindre des milliards d’euros en 2026. Un tel scénario reproduit en mai-juin rendrait l’acheminement de plusieurs millions de hadjis vers La Mecque logistiquement et financièrement catastrophique.
La variable iranienne, poison structurel
Au-delà de la paralysie aérienne immédiate, la guerre ravive une fracture confessionnelle qui empoisonne depuis des décennies la gestion saoudienne du pèlerinage. Les appréhensions de Riyad vis-à-vis de Téhéran autour du Hadj sont anciennes : en mai 2024, le Guide suprême Khamenei avait encore déclaré que le pèlerinage devrait être un « Hadj de répudiation », rappelant l’incident de 1987 où des agents iraniens avaient causé la mort de plus de 400 personnes à La Mecque.
La normalisation de 2023, facilitée par Pékin, avait semblé changer la donne. Les pèlerins iraniens avaient repris l’omra en avril 2024 après neuf ans d’absence, dans un contexte de rapprochement diplomatique inédit. Cette fenêtre est désormais refermée avec fracas. L’histoire récente rappelle que ces ruptures peuvent durer des années : en 2015, l’Iran avait suspendu l’omra, privant environ 500 000 pèlerins iraniens annuels d’accès aux lieux saints.
Riyad, gardien des lieux saints rattrapé par la guerre
L’Arabie saoudite paie aujourd’hui le prix d’une contradiction fondamentale. Elle a bâti un empire économique autour de sa tutelle sur les lieux saints de l’islam, se proclamant au passage gardienne de toute la communauté musulmane mondiale. Mais ce statut repose sur une condition impérative : la stabilité régionale. Or c’est précisément cette stabilité que la guerre contre l’Iran a fracassée ce matin, transformant la péninsule arabique en théâtre d’opérations et les routes du pèlerinage en couloirs à risque.
Pour les centaines de milliers de hadjis algériens, marocains ou tunisiens qui planifiaient leur voyage depuis des mois, parfois depuis des années, la question n’est plus seulement spirituelle. Elle est aussi brutalement pratique : leur vol décollera-t-il en juin ?
















