Sur les marchés d’Alger, de Constantine ou d’Oran, la question est la même depuis des années : pourquoi les prix des tomates, des pommes de terre et des oignons s’emballent-ils chaque été, chaque Ramadan, chaque hiver froid ? La réponse officielle évoque la spéculation, les intermédiaires, la météo. La vraie réponse, que le FMI vient de formaliser dans un document technique publié en février 2026, est plus gênante : personne ne peut rien y faire, pas même la Banque d’Algérie.
Le modèle macroéconomique trimestriel que le FMI a développé conjointement avec la Banque d’Algérie, baptisé AMPM, opère une distinction fondamentale entre deux types de prix. D’un côté, l’inflation sous-jacente, qui couvre les produits manufacturés, les services et les biens transformés, et sur laquelle la banque centrale dispose d’un levier réel. De l’autre, l’inflation non sous-jacente, portée essentiellement par les produits agricoles frais.
Sur la période étudiée, l’écart est abyssal : 7,1 % en moyenne pour les produits frais, contre 4,2 % pour le noyau sous-jacent. Comme le souligne l’économiste Abdelrahmi Bessaha, l’Algérie ne supprime pas l’inflation, elle en déplace les curseurs. Par le gel des prix et les subventions, elle transforme une hausse des prix en « inflation réprimée », laquelle finit inévitablement par ressurgir sous forme de pénuries récurrentes ou de marchés parallèles.
Un baromètre cassé depuis 2001
Le second problème soulevé par le FMI est peut-être encore plus fondamental. Le panier de l’IPC (Indice des prix à la consommation) algérien repose sur une année de base datant de 2001. Le document qualifie ces pondérations de « significativement obsolètes » et note qu’elles compliquent la prise de décision.
En vingt-cinq ans, les habitudes de consommation des Algériens ont profondément changé. Pourtant, l’appareil statistique officiel continue de mesurer l’inflation d’aujourd’hui avec la photographie de la consommation d’il y a un quart de siècle, un indice qui, selon plusieurs économistes, ne représente pas non plus la réalité des prix hors d’Alger. Plus grave encore, la « shrinkflation » ou réduflation: ces paquets de café ou de pâtes qui rétrécissent discrètement en rayon tandis que le prix, lui, reste inchangé.
Un pilotage à vue
La Banque d’Algérie cible une inflation sous-jacente à 4 % alors que l’inflation perçue par les ménages tourne durablement au-dessus. Et elle s’appuie sur un indice dont les pondérations ne reflètent plus la structure réelle de la consommation. L’inflation officielle affichée à 2,2 % pour 2025 coexistait pourtant avec un déficit budgétaire record et des tensions persistantes sur les prix alimentaires, une dissonance qui illustre précisément l’écart entre l’indicateur et la réalité vécue.
Le FMI recommande une modernisation de l’appareil statistique et une meilleure prise en compte des prix alimentaires dans le cadrage macroéconomique. Des préconisations techniques, mais dont l’enjeu est bien politique : tant que l’inflation mesurée et l’inflation vécue divergeront, la confiance dans les chiffres officiels continuera de s’éroder, une érosion qui, dans les marchés populaires du pays, a déjà largement commencé.
















