“Je n’ai pas d’illusion…mais l’espoir m’anime”, entretien avec Mustapha Bendjama

“Je n’ai pas d’illusion…mais l’espoir m’anime”, entretien avec Mustapha Bendjama
Mustapha Bendjama, journaliste poursuivi dans une douzaine d'affaires, lors de son dernier procès devant la cour d'Annaba.

Condamné le 4 mars à un an de prison ferme par la cour d’Annaba pour des publications sur les réseaux sociaux jugées attentatoires à l’intérêt national, le journaliste Mustapha Bendjama a choisi, cette fois, de ne pas en rester là. Poursuivi dans une douzaine d’affaires et interdit de quitter le territoire national depuis six ans, il a adressé un signalement à l’Inspection générale du ministère de la Justice, dénonçant le déroulement d’une audience au cours de laquelle il n’aurait disposé que de quelques minutes pour se défendre, interrompu à deux reprises.

Dans un entretien accordé à Maghreb Émergent, il assume cette démarche inédite dans les annales judiciaires algériennes récentes comme un acte de principe autant que de pédagogie civique, convaincu que chaque geste, même isolé, s’inscrit dans un processus d’accumulation susceptible, à terme, de faire bouger les lignes.

Vous avez adressé un signalement à l’Inspection générale du ministère de la Justice visant la présidente de l’audience de la section correctionnelle de la cour d’Annaba, une démarche rare en Algérie. Qu’est-ce qui vous a conduit à franchir ce pas, alors que vous n’y aviez pas eu recours lors de vos précédents procès ?

Mustapha Bendjama : Dans cette requête, je sollicite l’ouverture d’une enquête administrative approfondie ainsi que la désignation d’une mission d’inspection afin d’examiner les conditions et les circonstances dans lesquelles l’audience s’est tenue. J’ai également saisi la Présidence de la République et le président du Conseil national des droits de l’homme. J’étudie, avec mes avocats, la possibilité de saisir le Conseil supérieur de la magistrature pour faute professionnelle.

Les raisons de cette démarche sont claires. Lors de mes précédents procès, bien que nous sachions, mes avocats et moi, que l’issue était prévisible, les formes étaient au moins respectées et les apparences d’un procès réunissant les garanties minimales étaient préservées. Cette fois-ci, en revanche, la magistrate et le représentant du ministère public ont, délibérément ou non, empêché la tenue d’une audience répondant aux exigences élémentaires d’un procès équitable.

Fort heureusement j’avais à mes côtés Maître Saïd Zahi, un avocat aguerri,
qui a pu amortir les effets des tentatives de déstabilisation menées durant l’audience.

Les interruptions répétées alors que je tentais de répondre aux questions, la tentative d’écourter la plaidoirie de mon avocat, ainsi que certaines allusions laissant penser que le verdict était déjà arrêté et que notre “cinéma” était inutile, ont constitué des signaux particulièrement préoccupants. Fort heureusement j’avais à mes côtés Maître Saïd Zahi, un avocat aguerri, qui a pu amortir les effets des tentatives de déstabilisation menées durant l’audience. Mais cela s’est révélé insuffisant face à ce que j’estime être des représailles.

J’avais pourtant décidé d’attendre le verdict avant d’agir. Je m’attendais à une confirmation de la peine initiale. Or, la décision a aggravé la sanction en transformant une peine d’un an de prison avec sursis en peine ferme. Dans ces conditions, saisir l’Inspection générale du ministère de la Justice s’est imposé comme une évidence.

Vous décrivez un temps de parole réduit à moins de trois minutes, fragmenté par des interruptions répétées. Concrètement, qu’aviez-vous besoin de dire pour assurer votre défense, et qu’on ne vous a pas laissé développer ?

M.B: Je souhaitais revenir sur les interprétations contestables figurant dans le procès-verbal établi par la gendarmerie, notamment les déclarations biaisées et les extrapolations qui y abondaient. Le laps de temps qui m’a été accordé était extrêmement court et manifestement insuffisant. Malgré cela, j’ai été interrompu à deux reprises. Cette fragmentation volontaire de ma prise de parole a nui à la cohérence de ma défense, provoquant une rupture dans l’enchaînement des faits et des arguments, y compris pour mon avocat. En réalité, je n’ai pas du tout eu le temps de développer mes explications.

Je voulais répondre méthodiquement et dissiper toute zone d’ombre.
Mais la présidente de l’audience en a décidé autrement.

Je ne souhaitais rien d’extraordinaire, simplement me défendre, point par point, face aux charges retenues contre moi sur la base d’une vingtaine de publications sur les réseaux sociaux. Ces publications ont été interprétées dans le procès-verbal selon la lecture des rédacteurs, avec des affirmations parfois fantaisistes. La rédaction du document ne permet pas de distinguer clairement mes propos des commentaires ou interprétations des gendarmes, ce qui entretient confusion et ambiguïté. Je voulais répondre méthodiquement et dissiper toute zone d’ombre. Mais la présidente de l’audience en a décidé autrement.

Vous reconnaissez vous-même que ce signalement ne changera sans doute pas grand-chose à court terme. Pourquoi alors le déposer, et dans quelle logique d’accumulation s’inscrit-il selon vous ?

M.B: Il faut être lucide, à elle seule, cette démarche ne bouleversera pas l’ordre des choses. Je n’en ai aucune illusion. En revanche, je suis convaincu que le changement ne survient jamais de manière brutale ou isolée. Il résulte d’un processus d’accumulation. Chaque action, même modeste, constitue un acquis qui vient s’ajouter aux précédents. C’est cette accumulation progressive d’expériences, de mobilisations et de prises de conscience qui finit, avec le temps, par produire des transformations réelles. En matière de militantisme, les petites initiatives répétées créent un effet cumulatif, elles modifient les mentalités et finissent par rendre possibles des avancées concrètes.

Le plus difficile reste toujours de commencer. Un premier résultat, même limité et personnel, peut encourager d’autres justiciables à franchir le pas à leur tour. De proche en proche, la démarche peut se diffuser, avoir un effet boule de neige et contribuer à faire évoluer les pratiques. Du moins, c’est l’espoir qui m’anime. Je fais ma part, en espérant que d’autres suivront. Comme le dit souvent Maître Abdallah Heboul : “C’est le premier pas d’un voyage de mille miles.”

Sur le plan professionnel, j’ai quitté le journalisme il y a quelques mois,
non par choix, mais par contrainte.

Vous évoquez plusieurs procédures en cours, une interdiction de quitter le territoire depuis six ans, et une mise à l’écart progressive des rédactions. Comment subsistez-vous, et cette situation a-t-elle un jour ébranlé votre volonté de continuer ?

M.B: Aujourd’hui, je fais face à une douzaine de procédures judiciaires. À cela s’ajoutent des pressions quasi quotidiennes, une interdiction de sortie du territoire national, plusieurs dizaines de millions de centimes d’amendes, ainsi qu’un harcèlement sécuritaire et judiciaire qui semble infini. Sur le plan professionnel, j’ai quitté le journalisme il y a quelques mois, non par choix, mais par contrainte. Je suis progressivement devenu persona non grata dans les médias algériens. Quant à la presse internationale, ma dernière collaboration m’a valu une condamnation à deux ans de prison, dont seize mois avec sursis, ainsi qu’une amende supérieure à la rémunération perçue.

Dans ces conditions, je me retrouve dans la situation paradoxale de devoir privilégier les médias algériens, mais ceux-ci préfèrent m’éviter. En attendant, j’enchaîne les petits emplois pour subvenir à mes besoins et survivre, en espérant des jours meilleurs. Je reste convaincu qu’ils finiront, tôt ou tard, par arriver.

Les poursuites contre journalistes et militants se maintiennent à un niveau élevé, bien après l’extinction du Hirak. Y voyez-vous une stratégie délibérée, et si oui, laquelle ?

M.B: Je ne peux me mettre dans la tête des décideurs, mais on peut tout de même tenter d’analyser et d’émettre des hypothèses. À mon sens, il s’agit d’une leçon tirée par les tenants du pouvoir au cours de la dernière décennie. Entre 2014 et 2019, le pouvoir de Bouteflika tolérait les critiques , d’abord limitées, puis grandissantes. Au fil des années, les langues se sont déliées et la contestation s’est généralisée à l’ensemble des citoyens. Ce processus cumulatif a mené à une prise de conscience généralisée qui a permis l’émergence du Hirak.

Aujourd’hui, ceux qui mènent la danse semblent faire le contraire de leurs prédécesseurs. Limiter le champ de la parole apparaît comme un moyen d’empêcher la généralisation de la critique. Étouffer dans l’œuf toute initiative naissante permet ainsi de bloquer le processus d’accumulation des expériences et des prises de conscience. C’est, semble-t-il, la méthode retenue pour maintenir le statu quo politique.

Actualités

La Banque mondiale injecte 50 millions de dollars pour la résilience aux inondations en Tunisie

La Banque mondiale a annoncé mercredi un financement additionnel de 50 millions de dollars destiné au Programme intégré de résilience aux catastrophes en Tunisie (ResCat), portant [...]
Actualités

export : la CNMA et ANEXAL signent une convention

 La Caisse nationale de mutualité agricole (CNMA) et l’Association nationale des exportateurs algériens (ANEXAL) ont signé une convention de partenariat stratégique visant à promouvoir l’exportation des [...]
Actualités

Guerre contre l’Iran : la bataille invisible de l’information

C’est sans doute l’un des marqueurs de la guerre menée actuellement par les Etats-Unis et Israel contre l’Iran: dans les conflits contemporains, les armes ne suffisent [...]
Actualités

FIA 2026 : les entreprises invitées à réserver leur stand

Les inscriptions des exposants pour la 57e edition, de la Foire internationale d’Alger (FIA) sont officiellement ouvertes. Les organisateurs invitent les entreprises à réserver leur stand [...]
Actualités

Hydrogène vert : l’Algérie accueille bientôt les partenaires du SoutH2 Corridor

L’Algérie organisera prochainement à Alger une rencontre de coordination des parties impliquées dans le projet SoutH2 Corridor, visant le transport d’hydrogène vert produit localement vers l’Europe, [...]
Actualités

Algérie–Italie : un forum d’affaires à Ancône pour booster la coopération économique

Un forum d’affaires entre l’Algérie et l’Italie est en préparation à Ancône, capitale de la région italienne des Marches et principal port de l’Adriatique centrale. Cette [...]