Sansal chez Bolloré. Pour beaucoup d’Algériens, c’est une simple “mise en conformité”, l’écrivain ralliant un groupe dont l’idéologie islamophobe et l’hostilité historique envers l’Algérie, en tant que nation, sont bien documentées. Mais au-delà du cas individuel, ce ralliement – ou ce débauchage – est un épisode révélateur de la bataille culturelle menée par l’extrême droite en France, bataille dont le groupe Bolloré est devenu le vaisseau amiral.
Le départ de Boualem Sansal de Gallimard pour rejoindre une maison du groupe Hachette Livre, désormais contrôlé par Vivendi, s’inscrit dans un mouvement beaucoup plus vaste : la concentration accélérée des médias et de l’édition en France, et la montée en puissance d’un bloc idéologique qui cherche à imposer son récit dans l’espace public. Les idées de Sansal, son hostilité affichée aux Palestiniens, son soutien à Israël, son rôle au sein du comité éditorial de Frontières, média d’extrême droite spécialisé dans la délation, trouvent une cohérence évidente dans l’univers Bolloré. L’écrivain rejoint un groupe dont les ambitions idéologiques sont ouvertement assumées.
Une stratégie culturelle “gramscienne”
Pour comprendre ce basculement, il faut revenir à Antonio Gramsci. Le théoricien marxiste, emprisonné par Mussolini, expliquait que la domination politique durable ne se conquiert pas seulement dans les urnes, mais dans la capacité à imposer un récit, une vision du monde, un « sens commun ». La conquête du pouvoir passe d’abord par la conquête des esprits. L’extrême droite française a parfaitement intégré cette leçon. Depuis les années 1980, elle mène une stratégie de conquête culturelle : transformer progressivement le paysage médiatique, intellectuel et éditorial pour y imposer ses thèmes, ses obsessions et ses priorités.
Depuis plusieurs années, le groupe Bolloré avance avec une cohérence stratégique remarquable. En prenant le contrôle de CNews, d’Europe 1 ou du Journal du Dimanche, en restructurant leurs lignes éditoriales, en imposant des figures issues de l’extrême droite au racisme décomplexé, Vivendi a constitué un véritable bloc médiatique. Ce bloc ne se contente pas de commenter l’actualité : il la façonne, la hiérarchise, la réécrit. Il diffuse une vision du monde où l’immigration, l’islam, l’insécurité et le déclin national occupent une place centrale, obsessionnelle. Il s’agit d’un projet pensé, financé et déployé avec méthode.
Un empire médiatique qui absorbe aussi l’édition
L’acquisition progressive d’Hachette Livre, troisième groupe d’édition mondial, s’inscrit dans cette même logique. En intégrant l’édition à son dispositif, Bolloré ne diversifie pas seulement ses activités : il ambitionne de contrôler la chaîne complète de production du récit, depuis les plateaux télé jusqu’aux rayons des librairies. La littérature, longtemps perçue comme un espace de pluralisme et de résistance, devient un terrain de conquête. Les maisons d’édition ne sont plus seulement des lieux de création, mais des instruments de pouvoir.
Le transfert de Sansal intervient précisément dans ce moment où l’édition française bascule vers une concentration qui menace son indépendance historique. Ce n’est pas un hasard si Nicolas Sarkozy, président condamné par la justice, a joué un rôle d’intermédiaire dans ce ralliement. Son intervention, rapportée par plusieurs sources, illustre la manière dont la politique, l’édition et les médias se trouvent désormais imbriqués dans un même projet de recomposition idéologique.
Le choix de Sansal, qu’il soit motivé par des raisons financières ou par une affinité avec certaines orientations du groupe, s’inscrit dans un mouvement où écrivains, journalistes et essayistes sont attirés vers un pôle éditorial qui cherche à imposer une idéologie xénophobe et islamophobe. Le groupe Bolloré est le vaisseau amiral de cette offensive culturelle, d’autant plus redoutable qu’il peut lever des moyens financiers considérables et s’appuyer sur un réseau médiatique intégré.
Gallimard, bastion fragilisé
La vieille maison Gallimard apparaît comme un bastion fragilisé. Elle est confrontée à un acteur dont la puissance économique et médiatique est sans précédent. Le champ littéraire en France n’est plus un territoire relativement préservé, mais un espace traversé par des logiques de captation et de domination. Les maisons d’édition indépendantes auront bien du mal à résister au rouleau compresseur d’un groupe qui agit comme une armée avec un ordre de bataille.
Le ralliement de Sansal à Bolloré s’inscrit parfaitement dans sa trajectoire idéologique. Sa déloyauté individuelle à l’égard de Gallimard est presque secondaire par rapport au basculement général, très « années 1930 », qui semble s’opérer en France. C’est un épisode de plus dans une bataille culturelle où se joue l’avenir du pluralisme éditorial, et où l’extrême droite avance désormais avec les moyens d’un empire.
















