C’est une bouffée d’oxygène que le ministère du Commerce extérieur tente d’injecter dans un système pulmonaire industriel au bord de l’asphyxie. L’annonce, cette semaine, d’une autorisation d’importation exceptionnelle hors Programme Prévisionnel d’importation (PPI), pour les besoins urgents de maintenance et d’intrants, sonne comme un aveu de l’échec du pilotage rigide des flux commerciaux introduit en juillet dernier avec l’instauration du préalable du programme prévisionnel d’importation (PPI).
Mais alors que les échos se propagent sur des chaînes de production accumulant les arrêts techniques et que les ruptures de stocks se propagent, cet allègement correctif d’urgence n’arrive-t-il pas trop tard ? Entre les préjudices déjà actés et l’inertie des cycles logistiques, le soulagement promis pourrait s’avérer bien insuffisant face à l’ampleur du chaos généré par la bureaucratie du PPI.
Un appareil productif entre pannes et « cannibalisme » technique
Le constat sur le terrain est sans appel : le recours dogmatique à la planification semestrielle des importations a percuté la réalité imprévisible de l’industrie. De toutes les wilayas remontent aujourd’hui des informations sur des unités de production tournant au ralenti, quand elles ne sont pas totalement à l’arrêt.
Les dysfonctionnements affectent des secteurs de plus en plus variés. Dans l’agroalimentaire, l’emballage, la production pharmaceutique, l’électroménager, la plasturgie, des directeurs d’usine en sont réduits au « cannibalisme » technique, prélevant des pièces sur une machine pour en faire fonctionner une autre. Des services en prise directe avec le grand public sont également touchés ; dans les centres d’imagerie, des scanners de dernière génération sont immobilisés pour une simple carte électronique ou un tube à rayons X dont l’importation n’avait pas été « anticipée » six mois plus tôt.
Le pire reste cependant à venir. Le cycle de réapprovisionnement mondial étant complexe, les ruptures de stocks de sécurité constatées fin 2025 pourraient produire leurs effets les plus récessifs sur l’activité économique durant le premier semestre 2026. Même avec une autorisation exceptionnelle aujourd’hui, le délai de livraison et de dédouanement garantit une persistance des pénuries d’intrants critiques pour les mois à venir. Le correctif- importation exceptionnelle -pour ne pas pénaliser plus longtemps la croissance hors hydrocarbures va tarder a produire ses effets.
L’alerte ignorée : le « volant de liberté » sacrifié
Ce scénario de crise était pourtant prévisible, et surtout, évitable. Dès l’été 2025, plusieurs organisations patronales et chefs d’entreprise avaient soumis au ministre Kamel Rezig des propositions pragmatiques pour anticiper les blocages du PPI. La plus reprise consistait à instaurer un « volant de liberté » représentant 20 à 30 % du montant global du PPI.
Ce quota en mode libre aurait permis aux opérateurs d’actionner des importations inopinées pour répondre aux aléas du processus de production (pannes machine, défaillance subite d’un fournisseur, besoins urgents en intrants et reactifs ). Un chef d’entreprise membre du Think Tank CARE a même suggéré, pour prévenir d’éventuels abus, d’acheter légèrement plus cher que le taux de change de la banque d’Algérie les devises de cette tranche de l’importation hors PPI.
En refusant cette soupape de sécurité, la tutelle a enfermé l’acte de produire dans une camisole de force administrative. L’argument de la rationalisation des devises a occulté une loi fondamentale de l’économie : une machine à l’arrêt coûte plus cher en devises indirectes (perte d’exportation, inflation des prix finaux, chômage technique) que la pièce de rechange nécessaire à sa réparation. Le refus d’écouter le terrain a transformé une gestion comptable en une entrave structurelle.
La plateforme du PPI : une interface de la paralysie
Au cœur du dispositif, la plateforme numérique dédiée aux PPI est devenue, pour beaucoup, le symbole d’une bureaucratie dématérialisée mais bien réelle. Les opérateurs dénoncent des délais de traitement incompatibles avec le rythme des affaires. Plus grave encore, l’administration s’octroie le droit de modifier unilatéralement, et souvent sans justification technique, les volumes et les budgets demandés par les entreprises.
Cette intrusion dans le « business plan » des entreprises crée une instabilité chronique. Un industriel qui planifie sa production sur la base de 100 tonnes de matière première se voit parfois accorder 60 tonnes par un algorithme administratif, rendant ses contrats de fourniture caducs et désorganisant l’ensemble de sa chaîne de valeur. Cette opacité dans les critères d’arbitrage de la plateforme a fini par décourager les investisseurs les plus résilients. En octobre 2025, 9 fonctionnaires du département de Kamel Rezzig ont été accusés de « trafic d’influence » et d’ « abus de fonction », et pour la plupart écroués, dans une affaire impliquant également 8 opérateurs économiques.
La confiance rompue sur les clients extérieurs
Initialement conçu pour préserver des réserves de change fragilisées et réduire un déficit en passe de devenir chronique de la balance des paiements, le PPI semble aujourd’hui produire l’effet inverse sur l’ambition exportatrice du pays. De nombreuses entreprises algériennes, qui avaient réussi à placer leurs produits sur les marchés africains ou européens, voient aujourd’hui leurs clients internationaux se détourner.
Faute de pouvoir garantir un plan de production stable, car suspendu au bon vouloir d’une autorisation d’importation, l’étiquette « Made in Algeria » est entrain de dégrader sa crédibilité de fournisseur fiable. Une entreprise prometteuse de l’Est Algérien a ainsi perdu un contrat de fourniture d’aliments conditionnés avec la direction Moyen-orient de KFC, le géant mondial du poulet en fast food.
En voulant économiser quelques centaines de millions de dollars de pièces de rechange, c’est l’image de marque et le potentiel de croissance des exportations hors hydrocarbures qui se retrouvent durablement entachés.
















