« La stabilité des routes énergétiques du Moyen-Orient est devenue une variable macroéconomique mondiale ». Cette formule de l’économiste Abdelrahmi Bessaha, ancien consultant du FMI, suffit à résumer ce que vivent les marchés depuis que les missiles ont commencé à voler au-dessus du Golfe persique.
Le 28 février 2026, les premières frappes américaines et israéliennes sur les installations militaires iraniennes ont ouvert une séquence que peu d’observateurs anticipaient à cette échelle. En moins de deux semaines, le conflit a englouti la région dans une spirale d’escalade militaire, poussé le baril de Brent au-delà de 119 dollars, provoqué des corrections brutales sur les principales places boursières mondiales et contraint plusieurs compagnies maritimes à suspendre leurs traversées du détroit d’Ormuz.
Ce n’est plus seulement le Moyen-Orient qui brûle. C’est l’architecture énergétique et financière mondiale qui vacille. Dans une note d’analyse consacrée aux répercussions économiques du conflit, Bessaha en a retracé les mécanismes avec précision.
La peur fixe les prix avant les bombes
Ce qui affole les marchés n’est pas tant les destructions physiques que la simple probabilité qu’elles surviennent au mauvais endroit. Bessaha le formule ainsi : « Dans ces phases initiales, le principal choc n’est pas nécessairement un choc réel mais un choc d’anticipations. L’augmentation de la probabilité d’un scénario extrême suffit à générer une prime de risque immédiatement intégrée dans les prix du pétrole, dans les anticipations d’inflation et dans la courbe des taux. »
Le baril de Brent a franchi le seuil de 119,50 dollars, un niveau inédit depuis le début de la guerre en Ukraine, avant de refluer vers 104 dollars à la faveur d’annonces sur les réserves stratégiques du G7. Les puits iraniens produisaient toujours. Les tankers naviguaient encore. Pourtant les cours s’étaient envolés. « Les marchés pétroliers réagissent souvent davantage aux anticipations de perturbation qu’aux perturbations effectivement observées », note Bessaha.
La structure des marchés à terme confirme cette lecture. Les contrats à six mois s’établissent entre 75 et 80 dollars, ceux à douze mois entre 68 et 72 dollars. Le pic à 119,50 dollars intègre une prime géopolitique, pas un déséquilibre structurel entre l’offre et la demande. « Cette structure de marché, caractérisée par une situation de backwardation, suggère que les marchés considèrent le choc actuel comme potentiellement temporaire, même si son intensité reste incertaine », écrit l’économiste.
Trois détroits qui tiennent l’économie mondiale en otage
La géographie explique l’essentiel. Le détroit d’Ormuz, ce goulet d’étranglement entre l’Iran et la péninsule arabique, constitue la principale voie d’exportation du pétrole du Golfe persique. Plus au sud, le détroit de Bab el-Mandeb relie la mer Rouge à l’océan Indien. Le canal de Suez, enfin, assure la jonction entre l’Asie et la Méditerranée.
Pour Bessaha, « ces corridors constituent des points de passage critiques du système énergétique et commercial mondial » et « la concentration géographique des flux énergétiques dans ces quelques passages maritimes explique pourquoi les tensions géopolitiques au Moyen-Orient produisent souvent des effets économiques mondiaux disproportionnés. »
Il n’est même pas nécessaire de les bloquer physiquement pour que les prix s’emballent. « La simple perception d’un risque de perturbation dans l’un de ces corridors peut provoquer une hausse immédiate des prix de l’énergie et une réévaluation des risques sur les marchés financiers », note-il. Téhéran l’a rappelé en menaçant de verrouiller le détroit. La menace suffit.
Du pétrole à l’inflation, une chaîne implacable
La mécanique est connue des économistes. La hausse du pétrole renchérit les coûts de transport et de production, les industriels répercutent la pression sur leurs prix, l’inflation repart, et les banques centrales, craignant d’alimenter le feu, diffèrent leurs baisses de taux. Au bout de la chaîne, ce sont les ménages qui absorbent le choc. Bessaha résume la séquence ainsi : « pétrole, inflation, taux d’intérêt, conditions financières globales » et prévient que cette configuration peut faire émerger « un scénario de stagflation géopolitique, caractérisé par une combinaison de tensions inflationnistes persistantes, de croissance affaiblie et d’incertitude financière élevée. »
Les effets ne frappent pas toutes les économies de la même manière. « Les États-Unis sont aujourd’hui moins vulnérables aux chocs pétroliers que dans le passé, en raison de la révolution du pétrole et du gaz de schiste », observe Bessaha. « À l’inverse, l’Europe demeure fortement dépendante des importations d’énergie et reste donc plus exposée aux hausses de prix et aux perturbations logistiques ». La Chine et l’Inde, pour leur part, subissent selon lui « une triple pression » : hausse de la facture énergétique, augmentation des coûts logistiques et exposition accrue à la volatilité du dollar.
Pour l’Algérie, une manne qui peut devenir piège
À première vue, la situation sourit à Alger. La loi de finances 2026 a été bâtie sur un prix de référence de 60 dollars le baril. Bessaha retient une hypothèse intermédiaire de 70 dollars, « volontairement prudente », qui permettrait de dégager environ 10 milliards de dollars de recettes d’exportation supplémentaires et près de 4,6 milliards de recettes budgétaires additionnelles. « On estime généralement qu’une hausse d’un dollar du prix du baril génère environ 500 millions de dollars de recettes d’exportation supplémentaires », précise-t-il.
Encore faut-il regarder l’état réel des finances publiques. Les dépenses totales prévues pour 2026 atteignent 114 milliards de dollars, pour des recettes de seulement 45 milliards, laissant un déficit de 59 milliards, soit 12,4 % du PIB. Dans ce contexte, l’aubaine pétrolière apparaît comme une bouffée d’oxygène bienvenue.
Mais Bessaha tempère aussitôt l’optimisme. « L’expérience historique montre que les cycles de hausse des prix du pétrole sont souvent suivis de phases d’ajustement difficiles lorsque les prix se replient », écrit-il. À chaque boom, les dépenses publiques augmentent. Quand les prix rechutent, l’ajustement est douloureux.
Il pointe par ailleurs un piège moins visible. L’Algérie importe massivement. Ses exportations pourraient certes passer de 44 à 54 milliards de dollars, mais ses importations progresseraient également, de 48,3 à près de 50 milliards, sous l’effet « d’une inflation mondiale estimée entre 2,5 et 4 % ». « La hausse des prix de l’énergie entraîne généralement une augmentation des coûts de transport maritime, des primes d’assurance liées aux risques géopolitiques et des coûts logistiques », prévient Bessaha.
La balance commerciale pourrait certes passer d’un déficit de 4,3 milliards à un léger excédent de 4 milliards, mais cette amélioration reste fragile et fondamentalement cyclique. « L’enjeu consiste à transformer une rente énergétique temporaire en levier de consolidation macroéconomique et de transformation structurelle », insiste-t-il.
Le dollar, grand gagnant discret de toutes les crises
Le dollar américain ressort systématiquement renforcé de chaque crise pétrolière. Puisque le pétrole mondial se négocie dans cette monnaie, chaque hausse du brut accroît mécaniquement la demande pour le billet vert. Une phrase de Trump suffit à faire plonger les cours, mais la monnaie américaine, elle, ne faiblit pas. Bessaha l’explique ainsi : « Toute hausse du prix du pétrole accroît mécaniquement la demande mondiale de dollars afin de financer les importations énergétiques », de sorte que « les crises énergétiques et les conflits au Moyen-Orient tendent à renforcer la centralité du dollar dans le système financier international, même lorsque certains pays cherchent à promouvoir des alternatives monétaires. »
Ce que l’histoire enseigne
La crise actuelle s’inscrit dans une longue série. Le choc de 1973 avait quadruplé les prix du brut en quelques mois. Celui de 1979 avait prolongé l’épisode. La guerre du Golfe de 1990 avait produit un choc plus bref, grâce à une meilleure coordination internationale. Mais Bessaha souligne que « la crise actuelle s’inscrit dans un environnement profondément différent : une économie mondiale plus financiarisée, plus interconnectée et davantage exposée aux dynamiques des marchés financiers. Dans ce contexte, les anticipations des investisseurs jouent un rôle déterminant dans la diffusion des chocs géopolitiques. »
Ce vendredi 13 mars, le baril de Brent s’affiche à 103 dollars, après être brièvement retombé à 85 dollars dans un épisode de détente diplomatique qui n’aura duré que quelques jours. La volatilité elle-même confirme l’analyse de Bessaha : « Dans un système économique mondial marqué par une forte interdépendance entre énergie, finance et géopolitique, l’évolution du conflit et la stabilité des routes énergétiques du Moyen-Orient deviennent des variables déterminantes pour l’environnement macro-financier international ». Le baril monte, redescend, remonte.
Les stocks américains et les négociations autour du nucléaire iranien ont beau peser sur les cours, la prime de risque géopolitique reprend chaque fois le dessus. Une guerre régionale, donc. Mais dont les effets se lisent chaque jour, en silence, dans les prix à la consommation, sur les marchés financiers et dans les décisions de banquiers centraux qui n’ont pourtant jamais tiré un coup de feu.
















