“Tout fonctionne par directives” : l’aveu d’un ex-ministre qui dévoile le fonctionnement du système publicitaire d’État

Le parquet a requis dix ans de prison contre Djamel Kaouane ( à gauche) et six ans contre Hamid Grine (à droite), poursuivis pour mauvaise gestion et abus de fonction dans l’affaire ANEP 2.

Au pôle pénal économique et financier de Sidi M’hamed, l’audience a décortiqué, heure après heure, le fonctionnement d’une agence publique devenue caisse de résonance des rapports de force politiques. Les juges ont confronté ex-ministres, ex-dirigeants et cadres de l’Agence nationale d’édition et de publicité (ANEP) à des pratiques de “gestion catastrophique”, d’attributions “préférentielles” et de distribution d’une “rente publicitaire” vers des titres microscopiques, parfois à l’agrément provisoire, souvent rattachés à des réseaux d’influence.

En ligne de mire, deux axes. D’abord, la chaîne de décisions autour du contrat avec Métro Alger pour la commercialisation des espaces publicitaires. La défense parle d’un “accord entre entités publiques”, conclu “par gré à gré” au nom de l’urgence commerciale et validé par un comité interne. La présidente rappelle, elle, l’exigence des règles de la commande publique. Ensuite, l’entrelacs de marchés confiés à des privés, dont la société INNOMEDIA d’Ahmed Karim Ben Mansour, parent de l’ex-chef de l’État : selon le dossier, les pertes pour l’ANEP auraient grimpé de 26,6 milliards de centimes en 2017 à plus de 42 milliards en 2019, sous l’effet notamment d’une redevance « garantie » défavorable.

Kaouane et Échikr invoquent le vide juridique et la “logique du marché”

Appelé le premier, Djamel Kaouane, ancien directeur général de l’ANEP puis ministre de la Communication, nie “en bloc”. Il soutient qu’“il n’existe pas de loi qui régule la publicité en Algérie”, que l’ANEP agit “comme une entreprise commerciale” et que l’allocation des insertions répond “à la demande des annonceurs”. Interrogé sur la dissolution d’une direction de contrôle interne, il évoque un “renforcement” de l’audit, pas une mise sous tutelle. Pressé par le parquet sur des relèvements de quotas pour certains titres, il concède surtout une culture de l’instruction : “Depuis la création de l’ANEP, ça marche aux directives ; l’essentiel, c’est que l’agence gagne de l’argent.”

À la barre, Amine Echikr, ex-PDG (mai 2018–avril 2019), défend une mécanique “pilotée par la demande”. Il admet avoir déclaré au conseil d’administration le capital détenu par son épouse (80 %) dans Reporters et assure qu’aucune hausse de part publicitaire “spécifique” n’a suivi, seulement des “rattrapages de paiements”. Invité à définir un critère de répartition, il finit par évoquer “des recommandations de l’exécutif et la ligne éditoriale”. Et pose le nœud du système : “L’Autorité de régulation de la presse écrite existe sur le papier depuis 2012, mais elle n’est pas opérationnelle.”

Une rente d’État sans arbitre

Hamid Grine, ministre de la Communication de 2014 à 2017, trace une frontière nette. Il dit un ministère “théoriquement de tutelle”, mais des choix publicitaires “souvent arbitrés ailleurs”, pointant la présidence de l’époque. Sur la presse aidée ou déficitaire, il revendique des consignes de recouvrement face à “plus de 200 milliards de centimes” d’impayés et assume avoir suggéré, ponctuellement, une page pour un titre, “sans caractère impératif”.

Les cadres historiques, eux, contestent les griefs de favoritisme et de dilapidation. Le responsable de la filiale de messagerie rapide justifie la location d’une villa à El-Biar par un projet de pôle pour la presse en ligne, resté lettre morte. Le directeur du pôle “communication-signalétique” affirme avoir “réveillé” une structure engourdie depuis 2003 et cite des opérations “bénéficiaires”. Les magistrats opposent listes, montants, volumes de pages montés jusqu’à quatre pour des titres à très faible tirage.

Au cœur de l’audience, une même ligne de fracture revient : l’absence d’un cadre normatif clair pour la publicité publique et l’immixtion du politique dans un marché sans arbitre. Entre “pratiques de place” revendiquées et infractions alléguées, le tribunal devra qualifier. Le parquet a requis dix ans de prison et un million de dinars d’amende contre Djamel Kaouane et Amine Echikr, six ans contre Hamid Grine, et des peines de cinq à huit ans pour plusieurs co-prévenus. Le délibéré est annoncé pour le 22 octobre 2025.

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