Dans une analyse de fond qui rompt avec l’optimisme de la diplomatie américaine, l’ancien émissaire onusien Christopher Ross livre un diagnostic sans concession sur les négociations en cours. Si Washington impose désormais l’autonomie marocaine comme base unique, Ross prévient que le succès final dépendra d’une équation périlleuse : octroyer une autonomie réelle aux Sahraouis sans provoquer une onde de choc pour l’unité nationale du Maroc, notamment dans le Rif.
Le tournant américain : Washington prend les commandes
Christopher Ross souligne une mutation radicale du processus : la médiation n’est plus l’apanage de New York, mais celui de Washington. En s’appuyant sur la Résolution 2797 du Conseil de sécurité, les États-Unis ont « saisi l’initiative pour faciliter et mener ces négociations », reléguant l’Envoyé de l’ONU au rang de simple « co-sponsor ». Ce passage d’une gestion multilatérale à une médiation de puissance a imposé un rythme « inhabituel », marqué par trois sommets ministériels secrets tenus entre janvier et février 2026. Pour l’ancien diplomate, le cadre est désormais verrouillé : la proposition marocaine est la base exclusive de travail, et le référendum, autrefois pierre angulaire du processus, a été « omis » des derniers textes officiels.
Le dilemme de Rabat : Entre autonomie et stabilité du Rif
L’expertise de Ross se fait la plus tranchante lorsqu’il examine la viabilité de l’offre marocaine. Selon lui, pour que l’autonomie ne soit pas une « pilule amère » impossible à avaler pour les Sahraouis, elle doit offrir un « contrôle maximum sur les affaires du territoire », notamment sur la gestion des ressources naturelles (phosphates, pêche, énergie).
C’est ici que l’analyse de Ross rejoint une crainte stratégique fondamentale pour la stabilité du Royaume. Il estime que Rabat pourrait être « incapable d’aller jusqu’au bout » de cette logique de décentralisation. Ross avertit explicitement qu’une autonomie importante octroyée au Sahara « pourrait déclencher des revendications similaires dans le Rif et dans d’autres régions du Maroc », un effet d’entraînement que la structure étatique marocaine, historiquement centralisée, ne peut se permettre d’ignorer pour sa propre survie.
L’Algérie : Un verrou stratégique inamovible
Sur le rôle d’Alger, Christopher Ross déconstruit l’idée qu’un partenariat sécuritaire accru avec Washington suffirait à faire fléchir la position algérienne. Malgré les récents accords de défense américains avec Alger, qu’il qualifie de « premier pas très positif », Ross reste catégorique : « ni les incitations ni les pressions n’amèneront l’Algérie à accepter des termes de règlement auxquels le Polisario s’oppose ». Pour l’ancien ambassadeur à Alger, le soutien algérien reste le garant de la légitimité du Polisario ; sans un accord qui satisfasse Alger et le Polisario sur la question cruciale de l’autodétermination, « l’impasse reviendra ».
La légitimité populaire : Le défi de la validation
En conclusion, Ross rappelle une règle d’or de la diplomatie internationale : aucun accord conclu « à huis clos » entre ministres ne survivra s’il n’est pas validé par la population locale. « L’absence de l’approbation d’une large majorité de cette population indigène » rendrait tout accord instable. En suggérant des mécanismes innovants de validation populaire, comme une assemblée de type « Loya Jirga », Christopher Ross prévient que sans un consensus réel et des « garanties internationales effectives », le volontarisme américain actuel risque de se heurter au mur de la réalité territoriale.
Qui est Christopher Ross ?
Christopher Ross n’est pas un simple commentateur. Ancien ambassadeur des États-Unis en Algérie et en Syrie, ce diplomate polyglotte a piloté le dossier du Sahara occidental pour l’ONU pendant huit ans (2009-2017). Sa capacité à décoder les lignes rouges d’Alger et les impératifs de stabilité de Rabat fait de son analyse une référence incontournable pour comprendre les failles sous le vernis des récents succès diplomatiques affichés par les grandes puissances.
















