Il existe, au cœur de l’économie algérienne, une économie dans l’économie. Elle ne figure dans aucun budget, n’acquitte aucun impôt, n’alimente aucune statistique officielle. Et pourtant, elle pèse, selon l’économiste Abdelrahmi Bessaha, environ 86 milliards de dollars, soit près d’un tiers du produit intérieur brut national.
Le chiffre, avancé dans une note stratégique consacrée à l’informalité et à la Vision 2050, repose sur une estimation prudente : 30 % d’un PIB nominal algérien évalué à 288 milliards de dollars pour l’année 2025. Un ordre de grandeur que Bessaha qualifie lui-même de « plausible », construit à partir de modèles économétriques de variables latentes et d’une série de données couvrant trois décennies.
Une comparaison internationale qui s’arrête vite
Pour donner la mesure de ce que représente ce volume, l’économiste le situe dans un comparatif international. L’Algérie se retrouve aux côtés du Mexique, de la Turquie, du Brésil ou de l’Indonésie, toutes des économies où le secteur informel absorbe entre 25 et 35 % du PIB. La comparaison s’arrête toutefois là. « Ces pays disposent généralement d’un système financier plus profond et d’une base industrielle plus diversifiée », note Bessaha, ce qui relativise considérablement la portée du parallèle.
Ce qui distingue le cas algérien, c’est moins la taille de l’informel que sa nature. Il ne s’agit pas, selon l’analyste, d’un phénomène résiduel ou transitoire. L’économie informelle est décrite comme « un écosystème parallèle structuré, doté de ses propres circuits de financement, de ses mécanismes d’ajustement et de ses réseaux d’échange. » Autrement dit, une architecture économique à part entière, qui opère en parallèle des institutions officielles et non pas à leur marge.
Vingt milliards sous le matelas
Aux 86 milliards générés par l’économie informelle stricto sensu viennent s’ajouter, selon Bessaha, entre 10 et 11 milliards de dollars issus d’activités illégales, principalement des flux transfrontaliers de contrebande rendus possibles par les 6 511 kilomètres de frontières terrestres du pays. La liquidité circulant hors du système bancaire est, elle, estimée à 20 milliards de dollars supplémentaires, soit une masse d’épargne nationale thésaurisée sous forme de billets, loin de tout circuit de crédit ou d’investissement.
Le président Tebboune lui-même évoquait récemment des opérateurs possédant des « chambres remplies de billets de banque », reconnaissant implicitement l’ampleur d’un phénomène que les chiffres de Bessaha viennent désormais documenter avec rigueur.
Face à ces ordres de grandeur, Bessaha refuse la lecture moraliste. « Il ne s’agit pas d’une périphérie marginale de l’économie », écrit-il, mais de la manifestation rationnelle d’un arbitrage économique. Tant que les coûts de la formalisation, fiscalité, complexité administrative et incertitude juridique, excèdent les bénéfices perçus d’une existence légale, les agents économiques n’ont aucune raison de changer de registre.
















