En février 2025, l’ancien ministre de l’Énergie analysait les défis de la politique gazière algérienne devant le Club Energy d’Alger. Un an plus tard, ses constats sur l’offensive américaine dans le GNL se sont vérifiés. L’Algérie a limité les dégâts grâce à ses gazoducs, mais reste vulnérable sur le segment du gaz liquéfié où elle a perdu des parts de marché.
C’était en février 2025. Devant le Club Energy à Alger, Sadek Boussena, ancien ministre de l’Énergie (1988-1991) et ex-président de l’OPEP, dressait un état des lieux de la politique gazière algérienne. Un an plus tard, plusieurs de ses analyses se sont confirmées : l’offensive américaine sur le marché du GNL s’est déployée comme il l’anticipait, et l’Europe a assoupli ses objectifs climatiques. Le bilan est contrasté : l’Algérie a perdu du terrain sur le GNL, mais elle a consolidé sa position sur les gazoducs, devenant le deuxième fournisseur de gaz par canalisation de l’Union européenne, devant la Russie.
À 78 ans, celui qui se définit comme un « retraité qui suit » les affaires énergétiques posait une question simple : l’Algérie dispose-t-elle du temps nécessaire pour réformer son modèle ?
Des réserves en baisse
Les réserves gazières algériennes ont diminué. « Quand je travaillais, on avait 4 500 milliards de mètres cubes. Puis un beau jour, on a annoncé au reste du monde que nous n’en avions que 2 700. Maintenant, il en reste 2 300 », rappelait Sadek Boussena. Le ratio réserves sur production place l’Algérie dans une fourchette de 25 à 50 ans d’autonomie, selon les scénarios retenus.
Ce calcul pose un dilemme : continuer à exporter tout en alimentant une consommation domestique en hausse, ou privilégier le marché intérieur au détriment des recettes en devises ? « De deux choses l’une, résumait l’ancien ministre : ou nous sommes capables de renouveler ces hydrocarbures, ou il est urgent de développer les énergies alternatives ». Un an plus tard, la transition énergétique algérienne reste au stade des annonces.
GNL : l’offensive américaine que Boussena avait identifiée
Sadek Boussena avait insisté sur les ambitions américaines dans le GNL. « Trump a fait de la domination énergétique une priorité. Les États-Unis veulent doubler leur capacité de GNL dans les dix prochaines années », observait-il. Il ajoutait : « Les États-Unis vont être les dominateurs du marché du GNL d’ici deux-trois ans ». Il notait aussi que Trump « n’arrête pas d’appeler ses partenaires européens pour leur dire : vous allez prendre du gaz américain pour régler mon problème de déficit commercial ».
Les faits lui ont donné raison. Dès son premier jour à la Maison-Blanche, le 20 janvier 2025, Trump a signé plusieurs décrets pour accélérer les exportations de GNL. En juin 2025, l’accord conclu entre Trump et Ursula von der Leyen à Turnberry prévoit 750 milliards de dollars d’achats d’énergie américaine par l’UE sur trois ans. Les États-Unis fournissent désormais plus de la moitié du GNL importé en Europe (54,3 %).
Cette offensive a redistribué les cartes. Avant la crise ukrainienne, l’Algérie et le Qatar détenaient ensemble 36 % du marché européen du GNL. Leur part combinée est tombée à 22 %, tandis que celle des États-Unis passait de 28 % à 46 %.
GNL algérien : la part de marché s’effrite
Sur le marché du GNL, la part algérienne s’est réduite. Elle est tombée à 5,1 % des importations européennes au premier semestre 2025, ce qui place l’Algérie au cinquième rang, derrière les États-Unis (54,3 %), la Russie (17 %), le Qatar (9,2 %) et le Nigeria (5,7 %).
Boussena avait pointé un problème structurel : les capacités de liquéfaction algériennes sont sous-utilisées, à 55-60 %. La question qu’il posait reste d’actualité : faut-il investir dans de nouvelles unités de GNL pour atteindre des marchés plus lointains, notamment en Afrique ?
Gazoducs : l’Algérie tire son épingle du jeu
Le tableau est différent sur le marché du gaz acheminé par canalisation. Au premier trimestre 2025, l’Algérie a fourni 19,4 % du gaz naturel importé par l’UE par gazoduc, se plaçant deuxième derrière la Norvège (52,6 %) et devant la Russie (11,1 %).
Sur les six premiers mois de 2025, l’Algérie est le seul fournisseur par gazoduc à avoir augmenté ses livraisons vers l’Europe (+2 %), alors que la Norvège, la Russie, l’Azerbaïdjan et la Libye enregistraient tous des baisses. Les exportations vers l’Italie ont progressé de 13 % au premier trimestre, celles vers l’Espagne de 12 %.
Cette performance s’explique par la géographie. Les gazoducs Transmed (vers l’Italie, 32,5 milliards de m³ de capacité) et Medgaz (vers l’Espagne, 8 milliards de m³) offrent un avantage compétitif face au GNL américain, plus coûteux à transporter et à regazéifier. L’Algérie a également signé un nouveau contrat avec l’allemand VNG AG, entrant ainsi sur le marché gazier allemand.
L’interdiction progressive du gaz russe par l’UE, prévue d’ici l’automne 2027, ouvre des perspectives supplémentaires sur ce segment.
L’Europe lève le pied sur ses ambitions climatiques
Boussena estimait que les Européens allaient « lever le pied » sur leurs objectifs climatiques. « Rassurez-vous sur ce plan-là, il y a du nouveau. Ils sont en train de réviser leur position extrême », disait-il.
L’accord de Turnberry lui donne raison. Les 750 milliards de dollars d’achats d’énergie fossile américaine ont été critiqués par les ONG environnementales comme un « abandon de la transition écologique ». Le GNL américain, issu en grande partie de la fracturation hydraulique, présente une empreinte carbone supérieure de 80 % à celle du gaz algérien, selon une étude récente.
Pour l’Algérie, cet assouplissement européen est à double tranchant : il prolonge la demande de gaz, mais profite d’abord aux exportateurs américains de GNL.
L’écart des prix
Sur le plan intérieur, Sadek Boussena relevait un problème de tarification. L’écart entre le prix du gaz à l’exportation, environ 11 dollars le million de BTU, et celui pratiqué pour la production d’électricité nationale, qu’il estimait à 1,5 dollar. « Nous sommes l’un des pays où l’énergie est la moins chère du monde. Ça valait le coup quand on couvrait les coûts de production. Là, on ne les couvre pas », constatait-il.
L’ancien ministre plaidait pour une « tarification adaptée, intelligente », qui maintiendrait l’accès à l’énergie pour la population tout en rétablissant une logique économique. « L’Algérie s’intègre de plus en plus dans le marché. Demain, il y aura même le dinar qui sera convertible. Ça ne peut pas fonctionner, ce qu’on a », prévenait-il. Ce dossier reste en suspens.
Le vrai test à venir
Les capacités américaines de GNL vont continuer à croître. Selon l’Agence américaine d’information sur l’énergie, les États-Unis disposaient début 2025 d’une capacité de liquéfaction de 15,4 milliards de pieds cubes par jour, avec près de 10 milliards supplémentaires en construction. Le département de l’Énergie a délivré des autorisations d’exportation pour un total cumulé de 55 milliards de pieds cubes par jour.
Pour l’Algérie, la fenêtre d’opportunité actuelle pourrait se refermer. Les projections de l’Institut des économies de l’énergie prévoient une baisse de 25 % des importations européennes de gaz d’ici 2030, sous l’effet du développement des énergies renouvelables. Sur les gazoducs, l’Algérie a des atouts. Sur le GNL, elle perd du terrain.
Sadek Boussena rappelait les changements de cap de la politique gazière algérienne : le plan Valhyd des années 1970, qui prévoyait d’exporter les réserves en trente ans ; la doctrine des « trente ans glissants » de couverture énergétique ; puis l’accélération des exportations dans les années 2000. « La gestion du stock d’hydrocarbures est une affaire nationale. L’histoire nous montre bien que ça ne dépend pas uniquement des dirigeants du moment », concluait-il.
















