En cette Journée internationale de la langue maternelle, la question amazighe en Algérie interpelle ma conscience de citoyen et de militant. Si la Constitution du 1er novembre 2020 consacre désormais Tamazight comme « langue nationale et officielle », je constate avec regret que cette reconnaissance juridique reste trop largement formelle et, plus grave encore, que le texte constitutionnel lui-même entretient une équivoque préjudiciable à l’égalité des langues.
I. Une reconnaissance constitutionnelle qui perpétue la hiérarchie linguistique :
L’article 4 de la Constitution dispose que « Tamazight est également langue nationale et officielle ». L’adverbe « également » trahit une conception qui ne semble pas naturelle dans l’économie du texte fondamental. Mais le problème le plus profond réside dans la coexistence de cet article avec l’article 3, qui stipule sans équivoque que « l’arabe est la langue nationale et officielle » et que « l’arabe demeure la langue officielle de l’Etat ».
Cette formulation prête gravement à équivoque. Le corpus constitutionnel évacue en réalité le principe de l’égalité (la parité) entre la langue arabe et la langue amazighe, alors même que celle-ci était indispensable pour clore un schisme qui dure depuis la crise du mouvement national de 1949. En maintenant cette insoutenable hiérarchie, la Constitution maintient Tamazight dans un statut d’infériorité, consacrant une diglossie où deux variétés linguistiques coexistent avec des statuts et des fonctions sociales distincts, l’une étant considérée comme supérieure et l’autre comme inférieure au regard de leurs usagers.
Comme le relèvent des observateurs avertis, « pour l’arabe classique, l’article 3 nous dit qu’elle « demeure la langue de l’Etat ». Pas la peine d’être un spécialiste en langue française ou arabe, cette phrase signifie qu’elle reste « la seule langue officielle ». Le mot est une seconde médaille d’honneur en chocolat. Le tamazight collectionne les honneurs sémantiques mais sans la réalité du statut. En effet, pour Tamazight, la langue est nationale et officielle mais conditionnée à un périmètre d’application par une loi qui ne donne absolument pas la même solennité que la loi fondamentale.
II. L’article 4 ou l’officialisation à terme : une reconnaissance conditionnée
L’article 4 de la Constitution précise en outre, dans son dispositif, que « L’académie qui s’appuie sur les travaux des experts est chargée de réunir les conditions de la promotion de Tamazight en vue de concrétiser, à terme, son statut de langue officielle ». Cette formulation est lourde de signification. Autrement dit, elle signifie que Tamazight n’est pas encore pleinement officielle, mais qu’elle le deviendra « à terme », une fois que l’Académie aura réuni les « conditions » de sa promotion. C’est une reconnaissance conditionnée, différée, subordonnée à un processus dont on peut légitimement s’interroger sur la sincérité et la célérité.
Que sont ces « conditions » ? Qui les définit ? Selon quels critères ? Et surtout, quel calendrier préside à leur réalisation ? Force est de constater que, des années après la consécration constitutionnelle en vertu de la révision du 6 mars 2016, Tamazight reste largement absente de l’administration, des documents officiels, de l’affichage public et des médias. L’Académie algérienne de la langue amazighe, installée par décret présidentiel, est directement rattachée à la présidence, ce qui limite considérablement sa marge de manœuvre en tant qu’entité censée être totalement indépendante.
Par ailleurs, sa composition a créé la polémique, répondant beaucoup plus à un souci d’équilibre régional qu’à l’autorité scientifique des personnes désignées. Une langue officielle qui ne s’enseigne pas, qui ne s’entend pas, qui ne se lit pas, est une langue fantôme. L’Algérie ne peut se construire sur des fantômes.
III. Une loi organique pour l’effectivité de Tamazight :
Je suis convaincu que l’heure n’est plus aux tergiversations ni aux manœuvres politiciennes notamment dans cette période de confusion mondiale où la géopolitique est dominée par les luttes d’influence et d’un capitalisme effréné et exalté par la prévarication et le détournement des ressources naturelles à son seul profit.
Ainsi, le parachèvement de la reconnaissance de Tamazight est au cœur de la problématique identitaire, laquelle constitue un atout fondamental dans la construction démocratique et l’édification d’un « vivre ensemble » harmonieux.
C’est pourquoi j’appelle de mes vœux la promulgation d’une loi organique définissant clairement le processus de mise en œuvre du caractère officiel de Tamazight. Cette loi devrait déterminer les modalités concrètes de son intégration dans :
. L’enseignement : généralisation de son apprentissage à tous les niveaux du système éducatif, en mettant fin à son caractère purement facultatif qui l’installe dans la précarité.
. Les médias : présence effective dans l’audiovisuel et la presse écrite et ne doit être confinée dans un rôle second et folklorique.
. L’administration : utilisation dans les documents officiels et les services publics à commencer par les documents symboliques inhérents à notre souveraineté tels les cartes nationales d’identité, les permis, les passeports, etc
Les domaines prioritaires de la vie publique et institutionnelle notamment le secteur de la justice et les services publics de proximité.
Cette même loi devrait impérativement prévoir la présence de Tamazight sur l’affichage public, les panneaux de signalisation routière, dans les gares, les aéroports et les ports. Les édifices des institutions publiques, les services et entreprises du secteur public devraient impérativement refléter la dualité linguistique constitutive de notre identité.
IV. La dimension internationale de notre devoir linguistique :
Je considère également qu’il est de notre devoir de garantir l’enseignement de la langue et de la culture amazighes aux enfants algériens résidant à l’étranger, au même titre que l’arabe. Ces enfants, ambassadeurs de notre pays hors de nos frontières, doivent pouvoir témoigner de la richesse et de la diversité linguistique et culturelle de leur pays d’origine. Leur offrir cet apprentissage, c’est leur donner les clés de leur propre identité.
V. Une refondation de l’État par l’intelligence territoriale :
Au-delà de la seule loi organique sur Tamazight, il urge que les pouvoirs publics s’associent avec les partenaires du mouvement associatif, les spécialistes et les institutions concernées pour contribuer à l’élaboration d’un cadre juridique plus large mettant en exergue les valeurs et les enjeux qu’implique la nouvelle Constitution : la gestion du multilinguisme, la pluralité culturelle, les droits linguistiques et la décentralisation.
L’article 4 de la Constitution, qui oblige l’État à promouvoir Tamazight dans ses variantes régionales et reconnaît incidemment les communautés linguistiques et culturelles régionales, devrait inspirer une refondation de l’État en phase avec « l’intelligence territoriale » partout mise en œuvre dans le monde développé.
Il va sans dire, que la diversité culturelle et linguistique est une richesse de l’Algérie. Le respect et la promotion de cette diversité sont des conditions de la cohésion et de l’émancipation de la collectivité nationale. C’est ainsi qu’il convient de donner à la langue amazigh la place qu’il lui revient en tant que langue nationale et officielle et que l’Etat œuvre à sa promotion, au même titre que la langue arabe, au sein des institutions et des secteurs de l’éducation et de la formation mais aussi dans les services publics tels que les administrations et la justice
VI. La question amazighe, cœur du contrat politique :
La question amazighe ne se limite pas à la reconnaissance d’une langue comme vecteur de communication. Elle concerne la réhabilitation et l’affermissement d’une composante fondamentale de l’identité nationale : une culture, une identité, une civilisation. Elle est au cœur de tout contrat politique digne de ce nom, celui qui doit régir et structurer l’État et l’Algérie démocratique de demain.
Le parachèvement de la reconnaissance de Tamazight en tant que langue officielle ou co-officielle reste, à tous égards, au cœur de toute la problématique identitaire. Elle conditionne toute réforme et autre chantier en place ou en cours. En somme, il s’agit, pour paraphraser le professeur Khaoula Taleb Ibrahimi, « d’en faire un atout dans la construction d’un « vivre ensemble » qui nous ouvre les portes du développement et nous aide à affronter la déferlante d’une mondialisation implacable qui veut nous enfermer dans un seul moule, celui de la culture marchande et mercantile du néolibéralisme triomphant ». (TALEB IBRAHIMI (K) : « L’Algérie : coexistence et concurrence des langues », L’annuaire du Maghreb, dossier l’espace euromaghrébin, CNRS éditions 2006.)
Puisse cette journée internationale de la langue maternelle soit l’occasion d’un sursaut national. Il est temps de passer des promesses aux actes, des textes aux réalités, de la reconnaissance formelle à l’effectivité réelle. Il est temps surtout de lever définitivement l’équivoque constitutionnelle et d’instaurer une véritable égalité entre les deux langues officielles de l’Algérie.
Conclusion
Tamazight ne demande pas de pitié, mais du respect. Pas des faveurs, mais des droits. Pas des discours, mais des lois qui s’appliquent et qui soient opposables à tous. La diversité linguistique et culturelle de l’Algérie n’est pas une faiblesse, c’est notre force collective, notre richesse commune, notre bouclier contre l’uniformisation du monde.
Que Tamazight vive dans les écoles, dans les rues, dans les administrations, dans les cœurs. Qu’elle soit, pleinement et définitivement, langue de l’Etat et de la République, à égalité avec l’arabe.
















