Trois grands malentendus qui retardent l’émergence de l’Algérie

Trois grands malentendus qui retardent l’émergence de l’Algérie

Le président Tebboune est revenu, dans son entretien télévisé, sur sa volonté de faire de l’Algérie un pays émergent dans les toutes prochaines années. Cet objectif est bien sûr à portée des potentialités du pays : démographie, niveau d’instruction, indicateurs de développement humain, ressources naturelles, etc. Il est beaucoup moins réaliste à l’échéance de fin 2027 – pourquoi citer encore les 400 milliards de dollars de PIB pour si vite ? –, mais surtout la dynamique de croissance forte qui doit y conduire n’est toujours pas en place. Et c’est bien sûr le plus préoccupant.

Trois vecteurs de cette croissance forte sont cités abondamment dans le narratif du développement algérien des années Tebboune, mais paraissent de plus en plus comme la source de trois grands malentendus. Il s’agit de la diversification économique, qui doit se manifester par l’essor des exportations hors hydrocarbures, de la substitution aux importations, qui doit protéger la balance des paiements et renforcer la souveraineté économique du pays, et enfin de la numérisation, qui apportera productivité dans les entreprises et transparence dans la gouvernance. Le contenu suggéré de ces trois concepts-outils de croissance forte pose problème.

Diversification minière ou industrielle

La diversification économique pour un pays de près de 50 millions d’habitants construit par la rente énergétique est encore au premier quart du 21ᵉ siècle, une diversification par la promotion de l’industrie manufacturière. Ne pas en tenir compte est un pari de navigation sur la « roadmap » du développement. Bien sûr, les services, la logistique, l’agriculture, le tourisme sont d’autres secteurs de diversification. Ils peuvent compenser l’absence d’un modèle industriel comme aux Émirats ou en Guinée Équatoriale. Pas en Algérie, où la problématique de l’emploi est prégnante.

La diversification émergente en Algérie est celle des ressources minières transformables et exportables. Et c’est déjà le premier malentendu. Le fer de Gara Djebilet, le phosphate de Bled Al Habda et le zinc de Tala Hamza vont rentrer dans la comptabilité nationale et lui faire du bien. Ils resteront hélas insuffisants, même avec l’industrie en aval qu’ils vont induire, pour obtenir une transformation du modèle de rentier à diversifié. L’insertion dans l’économie mondiale par le cours des matières premières ou de leurs dérivés doit être complexifiée par un lien plus dense en technologie et en valeur ajoutée. Ce sont les biens manufacturés. L’Algérie n’en a pas encore pris le chemin.

Cela s’exprime déjà dans l’évolution des exportations hors hydrocarbures, qui se sont tassées depuis le bond en avant de 2022. Elles ont été portées par des produits — le rond à béton et le clinker essentiellement — exposés, d’une part, aux variations des cours mondiaux et, d’autre part, aux législations anti-dumping.

Substitution aux importateurs

Le PPI est en train de changer la substitution aux importations, modèle aguerri dans les stratégies de développement dès la première moitié du siècle dernier. Il menace d’en faire une substitution aux importateurs. C’est le second malentendu. L’État n’a pas restauré son vieux monopole sur le commerce extérieur, mais il en prend le chemin directement ou par les arbitrages du PPI.

L’acteur économique décisif aujourd’hui n’est ni l’entreprise qui prend le risque économique, ni la banque qui l’accompagne, ni même le fournisseur ou le client étranger qui décide des prix. L’acteur majeur est celui qui juge de l’opportunité de l’importation, de son volume et de sa valeur à travers la validation ou non du programme prévisionnel d’importation. Il s’agit ici des importations qui rentrent dans le cycle de la valeur, celui qui fait émerger un pays, déclencher un investissement, une extension d’activité, attirer un partenaire étranger.

Les exportations hors hydrocarbures ne décolleront pas si les machines et les intrants qui les permettent sont managés administrativement. Limiter de cette manière la facture des importations bloque l’essor des exportations manufacturées en particulier. Le record d’exportation de Tosyali en 2022 en rond à béton est aussi un record d’importation en pellets de fer. Et c’est ainsi pour la majorité des filières, l’important étant que le bilan en devises soit positif à la fin de l’année. La régulation des importations de produits finis peut se défendre dans le contexte mondial protectionniste d’aujourd’hui. Au-delà, il faut vérifier de ne pas se tromper sur les acteurs de la croissance : les entreprises. En Algérie, elles investissent à hauteur de 15 % du PIB, alors qu’elles le font pour 25 à 30 % du PIB dans les pays émergents.

Le sous-investissement productif des entreprises privées algériennes est particulièrement pénalisant dans une stratégie d’émergence. Le protectionnisme ambiant devrait les pousser à investir plus pour occuper des parts de marché d’où le produit étranger est évincé.

Mais elles ne le font pas suffisamment, car la même intervention administrative qui exclut le concurrent étranger met en péril l’investissement domestique censé le remplacer. Les retards dans la diversification industrielle menacent de s’accumuler. Le second malentendu alimente le premier.

La numérisation est plus qu’un outil

Dans un plan d’émergence, la numérisation n’est pas seulement un accélérateur de productivité pour l’économie et un modernisateur de la gouvernance. Le numérique est un secteur d’activité à immense potentiel de valeur intrinsèque. L’Algérie veut se positionner en consommatrice avancée des solutions digitales et de l’intelligence artificielle. Malentendu. Elle a le potentiel d’en être un acteur, d’entrer dans la chaîne de valeur par un de ses nombreux segments. Pas la production de GPU de Nvidia, bien sûr. Mais tout le reste : production de puces mémoires, de matériaux pour semi-conducteurs, ou équipements de test, data centers et équipements de réseau. L’atout énergie qui rend si compétitif le rond à béton de Tosyali à l’exportation se décline ici en mode décarboné.

Chaque milliard de dollars investi dans un data center nécessite 125 millions de dollars en dépenses énergétiques. Il faudra beaucoup d’années pour réduire la dépense des industries algériennes à l’avantage comparatif du gaz naturel. Le secteur de l’industrie numérique peut émerger rapidement, couplé à l’électricité solaire algérienne, potentiellement l’une des plus compétitives au monde. La transition numérique serait alors une version industrielle hi-tech de la transition énergétique.

L’Algérie deviendra bien un jour un pays émergent. Il faudrait pour cela qu’elle remette l’industrie manufacturée au cœur de sa diversification, qu’elle ne se trompe pas sur les acteurs créateurs de richesse et qu’elle jumelle numérique et solaire pour construire le secteur le plus représentatif d’une économie émergente.

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