Depuis quelques semaines, un bruit court sur les réseaux sociaux: l’Algérie serait la « prochaine cible » de Donald Trump, après le Venezuela, le Groenland ou l’Iran. Cette lecture alarmiste trouve des protagonistes parce qu’elle épouse l’air du temps: une Amérique plus brutale, plus transactionnelle, et un président qui donne le sentiment d’agir sans filtre.
Mais, à y regarder de près, l’idée d’une Algérie “sur la liste” ne repose pas sur des fondements sérieux. Elle confond des postures, des dossiers ponctuels et des rapports de force réels. Voici cinq arguments, simples, pour relativiser la peur — sans nier qu’un risque de pression ciblée existe toujours tant que Trump occupe la Maison-Blanche.
1) L’Algérie n’est pas un adversaire idéologique « central »
Première différence majeure: l’Algérie de l’après-Boumédiène ne se présente pas comme une puissance révolutionnaire anti-américaine structurée, au sens où l’ont été, chacun à sa manière, la révolution islamique en Iran ou la révolution bolivarienne au Venezuela. Son logiciel diplomatique est plus pragmatique, fait d’équilibres, de non-alignement revendiqué et de négociation. Autrement dit, Alger n’est pas “l’ennemi nécessaire” qui permettrait à Washington de fabriquer un récit simple: le bien contre le mal, la démocratie contre l’anti-démocratie. Dans ce genre de récit, l’Algérie entre mal.
Il faut aussi distinguer l’intérêt émotionnel et l’intérêt stratégique. Le Groenland, par exemple, cristallise des enjeux arctiques, militaires et de ressources dans une zone de compétition structurante. L’Algérie est importante, mais d’une autre façon: énergie, Sahel, Méditerranée, stabilité régionale. C’est une importance qui appelle, la plupart du temps, une relation de gestion et non une confrontation spectaculaire.
2) Depuis un an, Alger évite la confrontation avec Washington
Deuxième argument: qu’on apprécie ou non la ligne suivie, et une grande partie le déplore, le pouvoir algérien a multiplié les signaux de prudence vis‑à‑vis de l’administration Trump. Sur le dossier de Gaza, Alger a évité de transformer le désaccord en affrontement direct, en adoptant une attitude finalement complaisante avec le plan de paix de Trump.
Sur le Sahara occidental — dossier pourtant stratégique dans la doctrine algérienne — l’Algérie n’a pas cherché, ces derniers mois, à provoquer un bras de fer diplomatique direct avec Washington lorsque, par exemple, elle a évité de voter contre la résolution d’inspiration américaine perçue comme favorable au Maroc dans ce dossier.
Enfin, sur le terrain économique, la réponse algérienne à des taxes douanières américaines jugées sévères (30%) n’a pas pris la forme d’une escalade: pas de campagne de riposte symétrique, pas de rupture politique, plutôt une gestion “à froid”, comme si Alger voulait éviter que le commerce ne devienne un détonateur diplomatique.
Ce choix ne garantit pas une « protection » — aucune puissance moyenne n’obtient une assurance-vie diplomatique — mais il réduit la probabilité d’une confrontation construite. En politique étrangère, l’escalade naît souvent d’un enchaînement: surenchère verbale, sanctions, riposte, puis durcissement. La stratégie algérienne récente face à Trump plutôt à une stratégie d’évitement de cet enchaînement, en gardant ouvertes les portes du dialogue, une stratégie bien différente de celle, par exemple, avec la France.
3) Les ressources peuvent s’obtenir par contrat, pas par crise
Troisième raison, souvent oubliée: si l’obsession de Trump est bien la « sécurisation » de certaines ressources, cela ne suppose pas forcément de “faire tomber” des régimes. Au contraire, la séquence la plus instructive est peut‑être l’accélération des discussions entre l’Algérie et des majors américaines: ExxonMobil et Chevron sont régulièrement citées comme engagées dans des négociations avancées autour du non conventionnel, avec l’objectif de structurer un cadre d’exploitation du gaz de schiste.
Cette dynamique suggère une logique transactionnelle : sécuriser l’accès à des volumes et à des projets par le contrat, l’ingénierie et la finance, plutôt que par la confrontation politique. Dans ce schéma, la stabilité institutionnelle et la lisibilité réglementaire deviennent la vraie bataille — pas le changement de régime.
C’est précisément ce qui rend l’Algérie moins « tentante » qu’un scénario de confrontation: il existe une voie transactionnelle. Les accords, les partenariats, l’accès à des blocs, l’ingénierie, les services, la technologie : tout cela peut s’obtenir par le marché et la diplomatie. Même dans un monde dur, l’option la plus rationnelle pour Washington consiste souvent à verrouiller des intérêts par des deals, plutôt que par une crise ouverte.
4) Le pays est plus résilient que les cas extrêmes
Quatrième argument: l’Algérie n’est pas, aujourd’hui, dans une configuration comparable à celle du Venezuela sous sanctions lourdes ou de l’Iran sous pression maximale, sur les plans économique, financier et institutionnel. Malgré les blessures politiques des années du Hirak et la méfiance durable entre État et société, l’Algérie conserve des ressorts de cohésion : un imaginaire national puissant, un consensus relatif sur l’État social, et surtout une rente énergétique qui, même sous tension, continue de fournir des amortisseurs.
Il ne s’agit pas de nier les fragilités: le modèle redistributif est en crise, le rapport à la représentation politique demeure conflictuel, et la jeunesse est traversée par un doute profond. Mais l’architecture de l’État tient. Pour une puissance extérieure, la coercition la plus efficace vise souvent les zones d’effondrement ou de rupture totale. L’Algérie n’est pas dans cette catégorie.
5) Trump pourrait être absorbé par ses batailles internes
Cinquième raison: la contrainte politique intérieure américaine. Plus un président est contesté, plus il doit choisir ses combats. Une présidence qui se sait menacée à mi-mandat peut être tentée par des démonstrations de force, certes; mais elle peut aussi être absorbée par l’agenda domestique: inflation, emploi, sécurité, conflits institutionnels, rapports tendus avec les contre-pouvoirs. Si l’hypothèse d’un Congrès plus hostile se confirme en novembre 2026, l’énergie politique de la Maison-Blanche pourrait se concentrer sur la survie interne plutôt que sur l’ouverture de nouveaux fronts.
C’est un point essentiel: la capacité de nuisance existe toujours, mais la capacité à lancer une « grande campagne » durable contre un pays de taille continentale est une autre affaire. La peur mondiale suppose une omnipotence américaine constante; la réalité est celle de cycles, de crises internes et de fenêtres d’attention qui se referment vite.
Une nuance: il existe des pressions sans « dégagisme »
Rester lucide impose toutefois de corriger une idée: la menace n’est pas uniquement celle d’une stratégie “dégagiste” façon changement de régime. Washington dispose d’un autre registre, plus fréquent et parfois plus efficace: la coercition ponctuelle. Droits de douane, restrictions financières, sanctions ciblées, isolement diplomatique, pressions sur des partenaires : ces outils peuvent frapper sans que l’objectif soit de renverser un pouvoir.
Dans le cas algérien, l’exemple le plus évident d’un dossier « déclencheur » reste le Sahara occidental. Un durcissement américain — ou un alignement plus assumé sur Rabat — peut créer un épisode de tension, même si l’Algérie n’est pas une « cible prioritaire » au sens fort. Autrement dit: pas de panique stratégique, mais pas d’angélisme non plus. Tant que Trump est président, la prudence est rationnelle; la peur totale, elle, ne l’est pas.
















