L’avertissement lancé lundi par le Fonds monétaire international touche l’Algérie à un endroit précis que les lectures optimistes ont tendance à négliger. Un Brent à 110 dollars, c’est d’abord une bonne nouvelle pour les finances publiques du pays, et il serait inexact de le nier. La loi de finances 2026 ayant été bâtie sur une hypothèse de 60 dollars le baril, l’écart représente une marge budgétaire considérable.
Les réserves de change, qui avaient été sévèrement entamées lors de la décennie 2014-2020, bénéficieraient d’un afflux supplémentaire de devises. La balance commerciale, structurellement sous tension dès que les hydrocarbures fléchissent, retrouverait de l’air. « À moyen terme, un pétrole durablement élevé améliore la balance commerciale et renforce les réserves de change, ce qui peut compenser une partie de ces tensions initiales », estime un expert qui a requis l’anonymat. À court terme, le choc du Golfe offre à Alger une respiration réelle.
Mais ce même choc, par la poussée inflationniste mondiale qu’il déclenche et le durcissement monétaire en Europe qu’il provoque, renchérit simultanément tout ce que l’Algérie règle en dollars ou en euros à l’étranger : les céréales, les huiles végétales, l’acier, le bois, les matières plastiques, les équipements industriels, les pièces détachées, les intrants agricoles. C’est cette face moins visible que le FMI a pris soin de modéliser, et que les décideurs algériens ne peuvent pas se permettre d’ignorer.
La dépendance aux importations, talon d’Achille de la manne
La dimension alimentaire est la plus immédiatement visible. Pour un pays dont la facture alimentaire dépassait 10,4 milliards de dollars en 2022, représentant près de 40 % de la consommation nationale, chaque point d’inflation mondiale se traduit en centaines de millions de dollars de dépenses supplémentaires en devises. Les céréales, les huiles végétales, le sucre et les légumineuses constituent l’ossature de cette dépendance, dans un pays où les ménages consacrent déjà environ 34 % de leur budget à l’alimentation, soit une dépense annuelle moyenne proche de 500 000 dinars par foyer.
Les engrais illustrent avec une netteté particulière la vulnérabilité aux ruptures logistiques mondiales. Lors du choc ukrainien de 2022, la seule interruption des flux russes et ukrainiens d’urée et de nitrate d’ammonium avait suffi à faire bondir les prix mondiaux de plus de 150 % par rapport à leur niveau de 2020, renchérissant directement les coûts de production agricole algériens.
Les répercussions s’étaient propagées jusqu’aux prix des produits frais, contribuant à un pic d’inflation générale à 9 % entre 2022 et 2023 avant que la décrue ne s’amorce, l’ONS enregistrant 2,7 % en août 2025. La fermeture du détroit d’Ormuz et la désorganisation des routes maritimes du Golfe pourraient reproduire ce mécanisme à une échelle supérieure, sur un marché des matières premières agricoles déjà sous tension.
Les médicaments représentent un autre poste sensible, même si l’Algérie a engagé depuis 2022 un effort réel de substitution par la production locale, réduisant progressivement sa dépendance aux importations pharmaceutiques. Cet effort ne couvre pas encore l’ensemble des spécialités, notamment les molécules complexes, les anticancéreux et certains dispositifs médicaux.
Un renchérissement durable des produits manufacturés importés d’Europe viendrait peser sur ce segment que les autorités s’emploient précisément à désensibiliser. La dépendance aux biens intermédiaires et aux intrants industriels reste l’un des canaux de transmission les plus persistants des chocs externes sur l’économie algérienne.
Quand le dinar absorbe ce que le pétrole ne compense pas
Le problème est que les recettes supplémentaires de Sonatrach ne rentreront pas tout de suite. Les contrats gaziers sont indexés sur le Brent avec des délais de révision trimestriels ou semestriels. Dans cet intervalle, si les sorties de devises s’accélèrent pour payer des importations plus chères sur l’ensemble de ces postes, la Banque d’Algérie subit une pression sur le taux de change. Un dinar qui se déprécie renchérit à son tour la facture des importations, amplifiant le choc au lieu de l’amortir.
Ce que le consommateur algérien ne voit pas directement, c’est le Trésor public qui l’absorbe. L’État subventionne massivement les prix intérieurs, protégeant les ménages des variations du marché mondial. Mais cette protection a un coût budgétaire qui s’alourdit précisément au moment où les recettes pétrolières tardent à se matérialiser. Au moment où le gouvernement croit engranger une manne, les dépenses de compensation creusent le déficit par le bas.
C’est précisément ce qu’avait modélisé le FMI pour l’Algérie dans ses travaux sur la transmission des chocs externes, une réaction en chaîne qui traverse successivement la balance courante, le taux de change et les dépenses publiques. La Banque mondiale relevait dès novembre 2024 que l’économie algérienne restait structurellement exposée à ces transmissions, faute de diversification productive suffisante. La détente observée entre 2024 et 2025 tenait largement à des facteurs externes favorables, et non à une réduction de la dépendance structurelle aux importations. Le choc en cours ne fait que rendre ce diagnostic plus urgent.
















