La Chine a condamné « fermement », dimanche, l’assassinat du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. Pékin dénonce une « violation grave de la souveraineté et de la sécurité de l’Iran », un « piétinement des principes de la Charte des Nations unies » et appelle à « l’arrêt immédiat des actions militaires ». La condamnation est nette sur le plan formel. Mais elle souligne aussi une limite : l’affirmation de principe ne suffit plus à contenir une dynamique de confrontation.
Car ce qui se joue dépasse l’Iran. Nous assistons à un moment de rupture : l’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale, où le droit international conservait un poids relatif dans l’équilibre des puissances, se fissure. La disparition de la Union soviétique a mis fin à la bipolarité structurante. La Russie n’en a ni les moyens ni la capacité systémique. Reste la Chine, seule puissance aujourd’hui capable de constituer un véritable contrepoids stratégique aux États-Unis. Or Pékin temporise.
Face à un militarisme américain qui ne dissimule plus sa volonté d’endiguer l’ascension chinoise et de contrôler les accès aux ressources stratégiques, la Chine choisit la patience. Cette retenue peut relever d’un calcul rationnel. Mais elle laisse aussi s’installer un déséquilibre dangereux.
La formule d’Antonio Gramsci trouve ici une résonance singulière : « Le vieux monde se meurt, le nouveau tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. » Nous sommes dans cet entre-deux. Un ordre s’effondre sans qu’un autre s’y substitue. Les rapports de force se durcissent, les garde-fous juridiques s’affaiblissent.
L’empire américain en phase de raidissement
Depuis trois décennies, les États-Unis ont structuré l’architecture sécuritaire mondiale. Supériorité militaire incontestée, domination financière, extraterritorialité du droit : l’ensemble formait un système cohérent de projection de puissance.
Aujourd’hui, cette centralité est contestée. Non par un effondrement brutal, mais par une érosion progressive : montée en puissance asiatique, élargissement des BRICS, fragmentation des circuits commerciaux et financiers. Dans ce contexte, chaque crise devient un test d’autorité.
L’option militaire contre l’Iran apparaît alors moins comme une nécessité stratégique immédiate que comme une démonstration de hiérarchie. Il s’agit de rappeler que Washington conserve la capacité d’imposer un rapport de force décisif, y compris au prix d’une marginalisation accrue du droit international.
L’Iran n’est pas un acteur périphérique. Il est au croisement des routes énergétiques mondiales, des équilibres régionaux et des rivalités globales. Le détroit d’Ormuz reste un verrou stratégique. Toute escalade prolongée dans cette zone a des conséquences systémiques.
Cette guerre ne relève donc pas uniquement d’un contentieux bilatéral. Elle s’inscrit dans une logique plus large de verrouillage géopolitique : contenir les puissances émergentes, dissuader les alignements alternatifs, rappeler la primauté américaine dans la définition des règles.
La Chine face à son moment stratégique
La Chine est aujourd’hui la première puissance commerciale mondiale et un acteur central des approvisionnements énergétiques du Golfe. Elle consolide méthodiquement ses positions financières, industrielles et technologiques. Elle affirme vouloir représenter le « Grand Sud ». Mais, une puissance systémique ne peut durablement se limiter à la sphère économique. Le précédent de la bipolarité montre qu’un équilibre global suppose une capacité assumée de dissuasion et d’intervention politique. La Chine dispose des moyens matériels d’un tel rôle. Elle hésite encore à l’endosser.
Ce choix de patience stratégique peut s’expliquer : éviter la confrontation directe, laisser l’usure stratégique affaiblir l’hyperpuissance américaine, préserver la stabilité des flux commerciaux. Mais, ce calcul comporte un risque : laisser s’installer un monde où la force redevient l’instrument principal de régulation.
Le « Grand Sud », que Pékin invoque, observe. Une puissance qui aspire à remodeler l’ordre économique mondial peut-elle se dispenser d’assumer un rôle stabilisateur lorsque l’ordre sécuritaire se délite ?
Une jungle sans arbitre
Le système international actuel fonctionne sans arbitre reconnu. Les institutions multilatérales sont affaiblies. Le droit international est invoqué à géométrie variable. Les rapports de force s’expriment plus directement. Nous sommes dans une phase de transition historique. L’ère de l’hyperpuissance américaine incontestée s’estompe. L’ère d’un leadership chinois pleinement assumé n’a pas commencé.
C’est dans cet espace intermédiaire que s’accumulent les risques. La crise iranienne n’est peut-être qu’un épisode. Mais, elle révèle une tendance plus profonde : tant qu’un nouvel équilibre stratégique n’aura pas émergé, la tentation du recours unilatéral à la force restera un instrument central de la compétition mondiale.
Et, dans ce clair-obscur, l’histoire montre que les dérapages ne sont jamais théoriques.
















