Fermeture d’Ormuz : le chaos du GNL en Europe profite‑t‑il à l’Algérie ?

Fermeture d’Ormuz : le chaos du GNL en Europe profite‑t‑il à l’Algérie ?
Le détroit d'Ormuz est situé entre le golfe Persique et le golfe d'Oman.

Ce que les marchés redoutaient comme hypothèse d’école est devenu réalité samedi 28 février à la tombée de la nuit. L’Iran a fermé le détroit d’Ormuz au trafic, invoquant les attaques américaines et israéliennes, tandis que ses frappes de représailles ont déclenché l’alarme aux Émirats arabes unis, au Koweït, au Qatar et à Bahreïn, avec des missiles touchant Doha et Dubaï. En quelques heures, l’artère par laquelle respire une bonne part de l’économie mondiale se trouvait verrouillée.

Bloomberg décrit un détroit effectivement fermé, des navires rapportant avoir entendu une diffusion radio de la marine iranienne interdisant le transit. Un responsable iranien a déclaré à la télévision d’État que le commerce via le détroit ne sera pas effectué jusqu’à nouvel ordre. Ces mots, prononcés avec la sobriété des certitudes, valent plus qu’un avertissement. Ils constituent un basculement.

Des méthaniers piégés, une Europe sans alternative immédiate

La réaction du transport maritime mondial a été quasi instantanée. Les grandes compagnies maritimes japonaises ont annoncé une suspension formelle de leurs opérations dans le Golfe Persique, invoquant l’escalade militaire rapide suite au décès du Guide suprême iranien. Maersk a confirmé le détournement de ses services autour du cap de Bonne-Espérance, les navires à l’intérieur du Golfe ne pouvant plus en sortir. Bloomberg qualifie la crise iranienne de perturbation la plus sévère pour les marchés du gaz depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022.

Pour l’Europe, l’équation est brutale. Depuis la crise ukrainienne, le continent a massivement réorienté ses approvisionnements vers le GNL qatari. Le Qatar fournit entre 12 et 14 % du GNL européen depuis 2022, et dépend d’Ormuz pour la totalité de ses exportations. La diversification énergétique européenne, pensée comme une rupture avec la dépendance russe, s’est construite sur un autre point de vulnérabilité unique , géographique celui-là, et désormais activé.

Les stocks européens de gaz se situent en dessous de 31 %, contre 40,7 % à la même époque l’an dernier, l’Allemagne à 20,7 % et la France à 21,1 %. La saison de chauffe s’achève, ce qui donne quelques semaines de répit. Mais les contrats à terme pour l’hiver prochain s’envolent déjà, et selon les projections de JPMorgan Chase, le baril de Brent pourrait atteindre 120 à 130 dollars dans un scénario de fermeture prolongée. Pour le gaz, la dynamique est identique, voire plus brutale.

L’Algérie, seule alternative crédible au GNL qatari

Dans ce chaos énergétique qui s’installe, un acteur regarde la carte avec une sérénité que sa géographie lui offre seule. L’Algérie n’exporte pas un seul mètre cube par le détroit d’Ormuz. Son gaz rejoint l’Europe par les gazoducs Transmed et Medgaz, directement vers l’Italie et l’Espagne, sous la Méditerranée. Aucun missile iranien, aucune perturbation navale ne menace cette route. C’est, aujourd’hui, une singularité qui vaut de l’or.

L’Algérie est déjà le deuxième fournisseur de gaz de l’Union européenne par gazoducs, avec une part de marché de 19,4 % au premier trimestre 2025, devançant la Russie et se classant juste derrière la Norvège. Sonatrach a par ailleurs signé dix-sept contrats en un an, renouvelant ses engagements avec la tchèque ČEZ et le slovène Geoplin. La crise qui s’ouvre ce dimanche matin pourrait transformer cette position en levier de premier plan.

Mais une opportunité historique mal convertie reste une opportunité perdue. La production de gaz de l’Algérie a reculé en 2025 pour la deuxième année consécutive, les exportations de GNL atteignant leur niveau le plus bas depuis deux décennies, plombées par des travaux de maintenance prolongés sur le complexe d’Arzew. Ces défaillances techniques récurrentes constituent le talon d’Achille d’une stratégie qui, sur le papier, devrait être gagnante.

Une contrainte intérieure qui rogne les marges

La demande intérieure algérienne, qui absorbe une part croissante de la production, réduit mécaniquement les volumes disponibles à l’export, le gaz représentant 99 % du mix de production électrique national. Chaque mètre cube de plus livré à l’Europe est potentiellement un mètre cube de moins pour alimenter une économie domestique en forte croissance. Et Sonatrach brûle encore chaque année l’équivalent de 8 milliards de mètres cubes de gaz torché, soit un manque à gagner estimé à 3,4 milliards de dollars annuels ; des volumes qui, s’ils étaient captés et valorisés, changeraient considérablement l’équation.

Ce que la fermeture d’Ormuz exige d’Alger, c’est moins une stratégie de communication qu’une démonstration industrielle. Les gazoducs sont là. Les réserves aussi, puisque l’Algérie met en avant 700 000 milliards de pieds cubes de gaz de schiste potentiel. Mais, cela n’est qu’un potentiel faute de production disponible à mettre sur le marché.

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