L’économiste Abderrahmi Bessaha a fait les comptes. Dix ans de contrôles administratifs ont coûté à l’Algérie 150 milliards de dollars de richesse et un million d’emplois.
Contre-choc pétrolier de 2014, pandémie de 2020, guerre en Ukraine : à chaque crise, l’Algérie a répondu par les mêmes instruments. Restrictions aux importations, rationnement des devises, subventions généralisées. “Ces mesures, présentées comme transitoires, traduisent en réalité un glissement profond vers une gestion dirigiste de l’économie”, écrit l’économiste Bessaha dans une longue analyse consacrée aux coûts de cette stratégie.
“Cette stratégie produit une stabilité de façade”, poursuit-il. “En coulisses, elle génère des coûts économiques, sociaux et institutionnels considérables, souvent sous-estimés.” L’économiste s’attache à les chiffrer.
4 points de croissance perdus chaque année
Depuis 2014, la croissance hors hydrocarbures stagne à 3,5 % par an, “alors qu’elle aurait pu atteindre 7 à 7,5 % sans distorsions administratives persistantes”. Quatre points de croissance perdus chaque année. “Cette sous-performance ne reflète pas un manque de ressources, mais une inefficacité structurelle : mauvaise allocation du capital, faibles incitations à l’investissement privé, rigidités réglementaires, instabilité des règles du jeu.”
En termes concrets, le PIB 2025 est estimé à 270 milliards de dollars. Il aurait pu atteindre 420 milliards si l’économie avait fonctionné à son potentiel. Soit 150 milliards évaporés. Côté emploi, Bessaha estime à “plus d’un million” les postes non créés sur une décennie. Les recettes fiscales hors hydrocarbures plafonnent à 10-11 % du PIB quand elles devraient atteindre 15 à 17 %.
Le mirage du contrôle des changes
“L’allocation des devises par listes de priorités neutralise le taux de change comme variable d’ajustement”, analyse Bessaha. En 2025, l’écart entre le cours officiel (151 dinars pour un euro) et le marché parallèle (280 dinars) dépasse les 100%. Cette prime “crée de fortes incitations à la surfacturation, à l’arbitrage réglementaire et à la fuite de capitaux”.
Les restrictions aux importations n’ont guère produit de meilleurs résultats. “Licences, quotas, interdictions ciblées et approbations discrétionnaires ont été utilisés pour contenir le déficit courant. Ce sont des instruments de compression, non de compétitivité”. L’ajustement s’opère “par pénuries, ruptures d’approvisionnement et contraction de la demande”.
Les subventions et prix administrés, eux, masquent l’inflation réelle mais creusent des passifs budgétaires considérables tout en décourageant l’investissement productif.
L’éternel retour du dirigisme
Bessaha replace cette séquence dans une perspective historique. L’Algérie a déjà connu ce scénario : dirigisme de 1962 à 1993, choc brutal de 1986, puis réformes structurelles sous l’égide du FMI et de la Banque mondiale entre 1994 et 1998. Ces ajustements avaient permis de remettre l’économie sur les rails.
Mais la manne pétrolière des années 2000- 883 milliards de dollars de recettes en deux décennies- a favorisé un retour au statu quo. Les exportations hors hydrocarbures représentent aujourd’hui moins de 5 % du total. “La gestion administrative ne supprime pas les contraintes économiques, elle les reporte, en accroissant leur coût final”, conclut Bessaha. Et de prévenir : “Reporter les réformes ne fait qu’aggraver les dégâts structurels.”

















