L’économiste a compilé vingt-cinq ans de données officielles pour mesurer l’écart entre les statistiques et le vécu des ménages. Les résultats décrivent un appauvrissement silencieux.
En vingt-cinq ans, le niveau général des prix a été multiplié par 2,8 en Algérie, si bien que ce que les ménages achetaient pour 1 000 dinars en 2000 leur en coûte aujourd’hui 2 800. Pourtant, sur cette même période, l’inflation officielle n’a jamais dépassé 9 %. Ce n’est pas un paradoxe, juste deux façons de compter qui ne regardent pas la même chose.
L’économiste Abderrahmi Bessaha a repris l’ensemble des séries statistiques officielles pour comprendre comment une inflation réputée “maîtrisée” pouvait coexister avec un sentiment aussi généralisé de vie chère. Son travail couvre un quart de siècle de données. Il en ressort un décrochage progressif entre ce que mesurent les institutions et ce que vivent les gens.

Trois phases, un seul résultat
La trajectoire algérienne se découpe en trois séquences distinctes qui aboutissent pourtant au même résultat. La première court de 2000 à 2013 et correspond à ce qu’on pourrait appeler l’âge d’or apparent : le baril est haut, les subventions coulent à flot, et l’inflation se maintient sagement entre 3 et 4 % par an. Tout semble sous contrôle.
La deuxième période s’ouvre avec le choc pétrolier de 2014. Les recettes extérieures s’effondrent, mais contre toute attente, l’inflation reste contenue à 4,2 % en moyenne jusqu’en 2020. Comment expliquer cette résilience apparente ? Par une combinaison de compression des importations, de contrôle renforcé des prix et de gestion serrée du taux de change. L’ajustement macroéconomique, plutôt que d’être assumé, est simplement différé.
La troisième période correspond à la convergence des chocs mondiaux : pandémie, guerre en Ukraine, tensions sur les matières premières. Cette fois, l’inflation s’emballe et grimpe à près de 9 % en moyenne entre 2021 et 2023, avant de refluer en 2024-2025. Faut-il y voir la fin de l’alerte ? Ce serait une erreur de lecture, car la désinflation ne signifie pas que les prix baissent, mais simplement qu’ils augmentent moins vite. Nuance considérable que les ménages, eux, perçoivent parfaitement.

Les chiffres qui comptent vraiment
Pour saisir l’ampleur du phénomène, Bessaha aligne plusieurs séries de données qui se répondent. Entre 2001 et 2023, la consommation nominale des ménages est passée de 1 916 milliards de dinars à 19 752 milliards, soit une multiplication par dix. Loin de traduire un enrichissement, cette progression spectaculaire reflète avant tout la hausse des prix et le poids croissant des dépenses incompressibles dans les budgets familiaux.
Dans le même temps, les transferts publics ont connu une inflation encore plus vertigineuse : multipliés par vingt, ils sont passés de 300 milliards à plus de 6 000 milliards de dinars. Ce gonflement considérable traduit l’effort budgétaire consenti pour contenir la pression sur le coût de la vie. Mais Bessaha nuance aussitôt : leur “efficacité redistributive est limitée” puisqu’ils “bénéficient de manière disproportionnée aux ménages à revenu élevé, en particulier via la consommation énergétique”.
Un troisième indicateur vient compléter ce tableau. Il s’agit de la prime de change au marché parallèle, qui atteint environ 85 % sur la période récente. Elle révèle ce que l’indice des prix à la consommation ne capte pas; une inflation qui s’est déplacée vers les circuits informels, hors du champ statistique officiel.


L’inflation des pauvres
Reste une question centrale : à quel niveau situer la pression réellement subie par les ménages ? Pour y répondre, Bessaha construit un indicateur alternatif qu’il baptise “inflation élémentaire repondérée”. La méthode est simple dans son principe : il reprend les données officielles de l’ONS mais en modifie les pondérations pour qu’elles reflètent la structure budgétaire effective des ménages modestes, où l’alimentation pèse 55 %, le logement 15 %, le transport 15 % et le reste 15 %.
Les résultats de cet exercice indiquent “un écart significatif, durable et structurel entre inflation mesurée et inflation perçue”, un écart qui “s’élargit brutalement lors des chocs alimentaires de 2022-2023 et ne se résorbe pas avec la désinflation officiellement observée en 2024-2025”. En somme, l’IPC (Indice des prix à la consommation) mesure une moyenne nationale, mais les ménages modestes, eux, vivent aux extrêmes de la distribution.

Les ressorts d’une inflation contenue
Comment l’Algérie parvient-elle à contenir l’inflation officielle malgré ces tensions souterraines ? Bessaha identifie un dispositif à trois étages qui fonctionne de manière complémentaire.
Le premier étage est constitué par les subventions généralisées, qui représentent selon les années entre 8 et 12 % du PIB et couvrent aussi bien les produits alimentaires de base que l’énergie et certains services essentiels. Le deuxième étage repose sur le contrôle administratif des prix, appliqué à de nombreux biens de consommation : s’il permet de lisser l’évolution de l’IPC, il génère en contrepartie des pénuries récurrentes, un rationnement implicite et une dégradation progressive de la qualité des produits disponibles. Le troisième étage, enfin, consiste en une gestion encadrée du taux de change qui limite la transmission de l’inflation importée mais creuse mécaniquement l’écart avec le marché parallèle.
Pour l’économiste, ancien consultant au FMI, la conclusion s’impose d’elle-même : “L’Algérie ne supprime pas l’inflation ; elle en modifie la temporalité et les canaux : pénuries, marchés parallèles, coûts d’accès, inflation différée”. Autrement dit, le triptyque protège l’indicateur, mais pas nécessairement les ménages.
2026 : l’accélération
C’est dans ce contexte déjà tendu que la loi de finances 2026 vient amplifier le mouvement. Au 1er janvier, les prix des carburants ont été relevés dans des proportions significatives : entre 25 et 33 % selon les produits, l’essence normale passant de 35 à 46 dinars le litre, le gasoil de 24 à 30 dinars, le GPL de 9 à 12 dinars.

Certes, ces hausses “demeurent modestes en niveau absolu” et maintiennent les prix algériens parmi les plus bas au monde. Mais elles constituent, comme le souligne Bessaha, “une inflexion claire après une longue période de stabilité nominale”. Surtout, elles se diffusent progressivement dans l’ensemble de l’économie via les coûts de transport et de logistique, renchérissant au passage le prix des denrées alimentaires et des biens manufacturés.
Le recours privilégié à la fiscalité indirecte et parafiscale pour boucler le budget « pèse proportionnellement davantage sur les ménages à revenus faibles et intermédiaires ». L’ajustement est donc régressif par nature, mais cette régressivité demeure largement invisible puisqu’elle n’apparaît pas dans les statistiques d’inflation.
Les ménages, amortisseur de dernier ressort
Faute de réformes structurelles explicitement assumées, l’ajustement macroéconomique emprunte les canaux qui lui opposent le moins de résistance. Bessaha en identifie deux principaux, qui concernent au premier chef les dépenses contraintes des ménages.
Le logement constitue le premier de ces canaux. Dans un contexte marqué par la rareté persistante de l’offre formelle et par d’importantes rigidités foncières, la pression se traduit par une hausse continue des loyers effectifs et par une dégradation des conditions d’habitat. “Le logement n’absorbe pas un choc conjoncturel”, observe l’économiste, “il internalise un ajustement permanent.”
La mobilité représente le second canal d’ajustement. Dans une économie où les transports collectifs demeurent notoirement insuffisants, le véhicule individuel n’est plus un bien discrétionnaire mais un actif quasi essentiel pour accéder à l’emploi et aux services de base. Or l’offre automobile reste sévèrement contrainte par les restrictions d’importation, tandis que les coûts d’usage ne cessent d’augmenter. “La mobilité est devenue un coût contraint, non négociable, de l’ajustement social”, constate Bessaha.
Sa conclusion a valeur de diagnostic : “Quand les rigidités bloquent l’ajustement en amont, les ménages deviennent l’amortisseur de dernier ressort.”
Mesurer ce que vivent les gens
Au terme de cette analyse, deux constats coexistent sans se contredire. L’Algérie affiche bel et bien une inflation officiellement contenue, mais les ménages subissent dans le même temps un appauvrissement cumulatif bien réel. Ces deux réalités ne s’opposent pas : elles mesurent simplement des choses différentes. “La stabilisation des prix ne supprime pas l’inflation”, résume Bessaha, “elle en déplace les formes et les victimes.”
Aussi, pour sortir de cette impasse, l’économiste préconise “un basculement du pilotage par l’IPC vers le pilotage par le coût de la vie réel”, un indicateur qui intégrerait les prix effectivement payés par les ménages ainsi que les coûts non monétaires d’accès aux biens et services. Autrement dit, il s’agirait enfin de mesurer ce que vivent les gens, plutôt que ce qu’affichent les tableaux de bord officiels.
















