La hausse des prix alimentaires ne relève pas seulement du ressenti des consommateurs. Le bulletin de l’Office national des statistiques consacré à août 2026 en mesure nettement l’intensité : en un mois, les prix à la consommation progressent de 1,29 % au niveau national et de 1,21 % à Alger. Dans la capitale, le prix moyen du poulet évidé entier bondit de 40,45 %, passant de 357,14 à 501,62 DA le kilogramme.
Mais derrière ces chiffres, plusieurs distinctions sont indispensables pour comprendre la situation sans minimiser les tensions ni faire dire aux statistiques ce qu’elles ne mesurent pas.
Une hausse annuelle de 8 %, à ne pas confondre avec le rythme de 3,9 %
Le bulletin présente plusieurs mesures qui ne répondent pas à la même question. Au niveau national, les prix d’août 2026 sont supérieurs de 8,01 % à ceux d’août 2025. À Alger, ce glissement annuel atteint 8,27 %. Ces taux comparent deux mois séparés d’un an.
Le « rythme d’inflation annuel » de 3,9 %, mentionné dans la partie consacrée à Alger, repose sur une autre comparaison : la moyenne des douze mois de septembre 2025 à août 2026 rapportée à celle des douze mois précédents. Enfin, la hausse moyenne des huit premiers mois de 2026, par rapport aux huit premiers mois de 2025, s’établit à 5,88 % à Alger et à 5,71 % au niveau national. Ces indicateurs peuvent différer sans se contredire. A partir de cela, présenter le seul taux de 3,9 % comme la hausse des prix entre août 2025 et août 2026 serait en revanche inexact.
Le poulet et les produits frais concentrent le choc alimentaire
À Alger, l’alimentation augmente de 2,61 % en un mois et les produits agricoles frais de 4,71 %. Outre le poulet, les œufs progressent de 15,18 % et les légumes frais de 4,54 %. À l’inverse, les poissons frais reculent de 10,82 %, tandis que les produits alimentaires industriels restent presque stables. La moyenne résulte donc de mouvements très différents, parfois opposés.
Le niveau des prix ne doit pas non plus être confondu avec leur variation récente. La viande de mouton est relevée à 3 000 DA le kilogramme en août, comme en juillet, mais elle coûtait 2 500 DA un an auparavant. Sa stabilité mensuelle ne signifie donc ni retour à un prix inférieur ni disparition de la pression sur le budget des ménages.
L’augmentation annuelle ne se limite d’ailleurs pas à l’alimentation : à Alger, les biens manufacturés affichent une hausse de 9,50 % sur un an. Le groupe « Divers » progresse de 22,61 %. Sa contribution précise et les postes qui expliquent cette augmentation mériteraient d’être détaillés pour compléter l’analyse.
Les prix rapportés ailleurs ne démentent pas nécessairement l’ONS
Le rapprochement avec d’autres sources confirme d’abord la tension estivale sur la volaille. Dans un article du 15 septembre 2026, Maghreb Emergent documente la hausse qui l’a précédé le léger recul constaté à la mi-septembre. Il indique notamment que le poulet vivant au détail affichait 380 à 410 DA/kg tandis que le poulet déplumé était cédé entre 500 à 550 DA/kg. L’article annonçait une baisse 40 à 60 DA/kg par rapport aux semaines précédentes. D’autres titres avaient rapporté dès le 10 août, une alerte de l’association Himayatec évoquant un poulet atteignant jusqu’à 560 DA.
Ce niveau dépasse la moyenne mensuelle de 501,62 DA publiée pour Alger, mais ne la contredit pas : un prix élevé observé ponctuellement ne constitue pas une moyenne sur l’ensemble du mois. L’article ne précise pas non plus suffisamment la présentation du poulet et le périmètre des observations pour établir une comparaison strictement identique.
Les pommes de terre offrent un autre exemple. De nombreux articles de presse rapportaient une fourchette de 82 à 90 DA sur les marchés de gros. L’ONS publie, pour Alger en août, des prix moyens de détail de 106,85 DA pour la variété blanche et de 98,77 DA pour la rouge. Comparer directement ces montants reviendrait à confondre deux stades de commercialisation.
Le décalage temporel compte tout autant. Un relevé publié en septembre ou en octobre ne peut pas invalider une moyenne d’août. Il peut signaler une évolution ultérieure, à condition d’identifier le lieu, la date et le produit. Ainsi, les médias distinguent le poulet vivant du poulet déplumé, ce dernier étant annoncé entre 500 et 550 DA. Cette distinction montre pourquoi le simple mot « poulet » ne suffit pas pour comparer des prix.
La pomme de terre : un écart interne à éclaircir
Le bulletin soulève néanmoins une question plus précise. Dans les tableaux d’indices, la pomme de terre affiche une baisse mensuelle de 3,36 %. Or les prix moyens des deux variétés présentées augmentent : de 98,37 à 106,85 DA pour la blanche, soit +8,62 %, et de 88,29 à 98,77 DA pour la rouge, soit +11,87 %.
Ce décalage appelle une explication. La note méthodologique indique que les fruits et légumes frais font l’objet d’un traitement saisonnier particulier, avec des prix de référence et des pondérations mensuels. Elle précise que la comparaison des indices bruts de mois différents ne correspond pas nécessairement à une variation « pure » des prix. La note méthodologique ne précise pas si ce traitement explique le résultat de la pomme de terre et comment celui-ci s’articule avec les deux prix moyens publiés.
Une difficulté comparable apparaît pour les fruits : leur indice frais augmente de 22,82 % en un mois, alors que plusieurs variétés présentées dans le tableau des prix moyens reculent, notamment les pommes, certains raisins et la poire muscade. Le tableau ne porte que sur quelques produits et comporte des absences de prix en juillet pour certaines variétés. Il ne permet donc pas, à lui seul, de reconstituer l’évolution de l’ensemble du groupe.
Des pondérations anciennes, une question de représentativité
Enfin, la note méthodologique indique que les pondérations reposent sur les dépenses des ménages en 2000, avec une référence d’indice fixée à 100 en 2001. L’alimentation représente 430,9 points sur 1 000 dans le tableau des groupes d’Alger. L’indice national est établi à partir d’observations dans 17 villes et villages ; celui d’Alger couvre onze secteurs géographiques.
L’ancienneté des pondérations pose une question légitime : dans quelle mesure le panier reflète-t-il encore la structure actuelle des dépenses ? Elle ne suffit pas à démontrer une sous-estimation systématique de l’inflation. En revanche, elle justifie une demande de transparence sur l’actualisation du panier, l’échantillon des commerces et les méthodes de traitement des produits saisonniers.
Le véritable enjeu n’est donc pas d’opposer mécaniquement les chiffres officiels aux prix photographiés sur les étals. Il est de rendre les comparaisons vérifiables. Le bulletin confirme un choc alimentaire ; certains de ses résultats exigent une pédagogie méthodologique plus précise. C’est sur cette comparabilité, plutôt que sur une opposition entre statistique et vécu, que peut se construire une enquête utile.


