« Une banque qui ne prête pas ne peut pas capter l’épargne » (entretien avec Belkacem Boukhrouf, universitaire)

« Une banque qui ne prête pas ne peut pas capter l’épargne » (entretien avec Belkacem Boukhrouf, universitaire)

Pour Belkacem Boukhrouf, enseignant à l’université de Tizi Ouzou, la finance islamique n’apportera pas grand-chose au secteur financier Algérie : « Beaucoup de pays nous ont devancé en la matière et n’ont pas pu endiguer les circuits informels de la circulation de la monnaie. Quand il est archaïque, un système bancaire islamique ou classique, ne fonctionnera jamais. »

 

 

Maghreb Emergent : Selon des statistiques officielles, seuls 50% des adultes algériens sont titulaires de comptes bancaires. Pourquoi ce taux très faible de bancarisation ?

 

Belkacem Boukhrouf : Plusieurs raisons peuvent expliquer cette situation. La première est d’ordre culturel puisque la culture du placement de l’épargne n’est pas si développée dans notre pays, les citoyens préférant amplement la thésaurisation, c’est-à-dire le stockage domestique des avoirs monétaires. Ceci s’explique notamment par une perception méfiante du rôle et de la place de la banque dans la vie des ménages, alimentée surtout par des clichés du genre « la banque vole notre argent », « la banque ne prête qu’aux riches », etc. Ceci sans omettre le poids de la religion dominante du pays où selon les préceptes islamiques, l’usure est prohibée.

La deuxième raison est d’ordre clinique: le système bancaire algérien est l’un des plus archaïques d’Afrique et son management laisse à désirer : le secteur à dominance publique ne fournit presqu’aucun effort marketing pour intéresser les ménages et leur vendre ses services dont la palette est souvent réduite et invisible. Du point de vue de la couverture du marché, l’Algérie est à la traîne avec un ratio de 5 agences pour 100.000 habitants contrairement à la Tunisie ou au Maroc, qui présentent un taux largement supérieurs : 13 agences/100.000 habitants.

Si l’on rajoute à cela la difficulté d’accès aux crédits et le caractère très complexe et bureaucratique des procédures commerciales, l’on peut comprendre ce faible taux de bancarisation : l’on enregistre en Algérie un ratio de 10 emprunteurs pour 1.000 habitants bien loin derrière la Tunisie ou la Turquie, avec, respectivement, des ratios de 120 emprunteurs et 700 emprunteurs pour 1000 habitants. Le caractère informel de l’activité économique en rajoute à cette situation.

 

Le gouvernement a décidé de recourir à la finance islamique pour améliorer le taux de bancarisation. Selon vous, est-ce que les considérations religieuses empêchent les Algériens d’exercer dans les circuits formels sont les plus déterminantes?

 

Je ne pense pas que l’introduction d’une formule « hallal » de crédit bancaire soit une aubaine en soi pour booster le score de bancarisation. Je viens d’exposer quelques-unes des raisons qui expliquent cette aversion pour le placement bancaire chez l’Algérien et ce n’est certainement pas en jouant sur sa fibre religieuse que cela va changer.

Aujourd’hui, le consommateur est suffisamment informé et sait mesurer le coût de son comportement d’achat. Le commun des mortels vous dira que le crédit islamique coûte très cher quand il ne vire pas à l’arnaque. Pour preuve, bien des établissements bancaires, installées en Algérie et proposant de telles formules, n’ont pas réussi à attirer l’Algérien dans les rets du filet bancaire.

Ce comportement exige des solutions structurelles, pas des effets d’annonces à finalité psychologique.

 

Concrètement, qu’est-ce que la finance islamique peut apporter aux entreprises et, plus généralement, à l’économie ?

 

Pas grand-chose. Beaucoup de pays nous ont devancé en la matière et n’ont pas pu endiguer les circuits informels de la circulation de la monnaie. Quand il est archaïque, un système bancaire islamique ou classique, ne fonctionnera jamais.

Il y a une relation corrélée entre le niveau d’accès au crédit et le niveau de bancarisation. Et je pense franchement que c’est là que se trouve la solution : libérer les voies d’accès aux produits bancaires et libérer les banques des contraintes liées à leur gouvernance.

Les banques algériennes consacrent l’essentiel de leurs crédits au financement du secteur public, délaissant de fait les ménages qui constituent, pour beaucoup de banques à travers le monde, un levier de croissance extraordinaire. Or, là, quand une banque ne donne pas des crédits, elle ne reçoit rien en contrepartie.

Le problème n’est pas dans le caractère classique ou religieux de la banque, il est dans la morphologie structurelle du secteur.

 

Interview réalisée par Amar Ingrachen

 

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