Zara, Stradivarius, Bershka : la fin d’un cycle pour les franchises étrangères en Algérie ?

Maghreb Emergent
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Vingt magasins fermés, plus de 300 emplois suspendus, et un silence institutionnel qui en dit long : l’affaire Zara-Stradivarius-Bershka expose une fragilité vieille de trente ans, celle d’une franchise en Algérie bâtie sur du sable réglementaire plutôt que sur un contrat solide.

La fermeture, depuis décembre 2024, de la vingtaine de magasins du groupe Inditex en Algérie — Zara, Zara Home, Stradivarius, Bershka, Pull&Bear, Massimo Dutti et Oysho — n’est pas un simple incident commercial. Elle rouvre un débat plus ancien : celui de la fragilité structurelle du modèle de la franchise dans un pays qui n’a, à ce jour, jamais reconnu juridiquement ce contrat.

Une histoire commencée dans l’incertitude juridique

La franchise fait ses premiers pas en Algérie au milieu des années 1990, avec l’arrivée d’enseignes agroalimentaires comme Coca-Cola, Danone ou Candia, puis de la franchise de service dans l’hôtellerie avec Hilton et Sofitel. C’est véritablement à partir des années 2000 que le secteur de la distribution en franchise connaît son essor, porté par l’ouverture progressive du pays à l’économie de marché. Yves Rocher ouvre son premier magasin à Alger en septembre 2005, suivi par Jacques Dessange et Carré Blanc, inaugurant une décennie durant laquelle plus d’une centaine d’enseignes internationales s’installeront dans le pays.

Mais cette expansion s’est toujours faite sur un terrain juridique instable. Le droit algérien n’a jamais consacré la notion d’exclusivité territoriale, pourtant fondamentale dans tout contrat de franchise. Pour contourner ce vide, des sociétés algériennes comme Mortex, à l’origine de l’enseigne Morera, ont pris l’habitude de signer des contrats de distribution exclusive avec des marques étrangères, sans que cela constitue une franchise au sens strict du droit international. Résultat : dès 2010, l’Algérie comptait déjà 60 réseaux commerciaux sous enseigne étrangère, et une centaine début 2014, sans qu’aucun cadre légal spécifique n’encadre réellement ces relations commerciales.

Cette absence de statut juridique clair a longtemps été compensée par la vitalité du marché algérien, avec ses plus de 40 millions de consommateurs, une population jeune et une appétence forte pour les marques internationales. Mais elle a aussi laissé les enseignes étrangères et leurs franchisés locaux exposés aux aléas de la réglementation du commerce extérieur, en particulier aux régimes d’importation sous franchise douanière, régulièrement révisés par les pouvoirs publics.

Le cas Inditex : de la fermeture “temporaire” au retrait de fait

C’est précisément sur ce terrain réglementaire que s’est jouée la crise Inditex. Début novembre 2024, le groupe libanais Azadea, franchisé de Mango, ferme ses magasins au centre commercial de Bab Ezzouar, plaçant plus de 300 employés en chômage technique. Un mois plus tard, le 5 décembre 2024, c’est au tour du géant espagnol Inditex de confirmer officiellement la fermeture temporaire de la totalité de ses vingt boutiques algériennes, opérées par le franchisé émirati Daher.

La cause invoquée par le groupe est celle de “difficultés opérationnelles” liées à l’importation des marchandises. Une source interne, citée par Algérie Zoom dès le 3 décembre, est plus précise : la société n’aurait pas obtenu la note de crédit nécessaire pour importer ses produits sur une période de six mois, la dernière autorisation accordée ne portant que sur une quantité insuffisante pour approvisionner l’ensemble du réseau. Cette même source dément d’ailleurs tout lien avec une restructuration mondiale du groupe Inditex, contrairement à des rumeurs qui circulaient alors sur les réseaux sociaux.

Le 13 décembre 2024, interrogé par Reuters, Inditex assure ne pas envisager de quitter définitivement le marché algérien. Mais deux mois plus tard, le 18 février 2025, la presse algérienne, à travers DNA Algérie, qualifie déjà la situation de quasi-définitive, aucune réouverture n’ayant été amorcée.

Un cadre réglementaire resté mouvant

Le sort d’Inditex illustre une réalité plus large : la réglementation algérienne de l’importation a connu, sur la période 2024-2025, plusieurs ajustements qui ont directement affecté les opérateurs important pour revente en l’état. En mai 2025, la Direction du commerce de la wilaya d’Alger a ainsi fixé une échéance impérative aux opérateurs ayant bénéficié d’autorisations d’importation couvrant la période janvier 2024-mars 2025, leur imposant de produire une série de documents — autorisation ALGEX, facture domiciliée, licence d’entrée du produit — sous peine de complications administratives.

Début 2025 également, une nouvelle note ministérielle datée du 31 décembre 2024 a accordé un délai supplémentaire jusqu’au 31 mars 2025 pour la déclaration des ventes et des stocks, sur une plateforme numérique dédiée. Ces ajustements successifs, bien qu’ils ne visent pas nommément le secteur du textile, donnent la mesure d’un environnement réglementaire en recomposition permanente, particulièrement sensible pour des enseignes dont le modèle économique repose sur un réapprovisionnement fréquent en collections.

Un vide de marché déjà convoité

Face à ce retrait, des acteurs locaux se positionnent. Toufik Berkani, PDG du groupe Getex, a annoncé sur Ennahar TV un projet de lancement de quatre nouvelles marques algériennes de prêt-à-porter, conçues par des designers locaux, avec l’ambition explicite de combler le vide laissé par le départ des enseignes internationales. Le projet cible en priorité les jeunes consommateurs, qui représentent près de 75 % de la population algérienne — un rappel que le marché du textile reste porteur, indépendamment du sort des franchises étrangères.

Ce que révèle l’épisode Inditex

Trois décennies après l’arrivée des premières franchises en Algérie, le dossier Zara-Stradivarius-Bershka met en lumière une fragilité que le secteur n’a jamais vraiment résolue : celle d’un modèle commercial resté juridiquement non reconnu, dépendant d’autorisations administratives renouvelables et d’un régime d’importation sujet à des révisions fréquentes. Que la fermeture d’Inditex se révèle in fine temporaire ou définitive, elle rappelle que l’implantation de marques internationales en Algérie continue de se jouer, aujourd’hui comme il y a vingt ans, sur un équilibre réglementaire précaire plutôt que sur un cadre contractuel stabilisé.

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