En démentant avoir jamais demandé à la France un quota de visas, des excuses ou des indemnisations, Abdelmadjid Tebboune n’a pas seulement mis fin à une polémique née des déclarations de l’ambassadeur de France à Alger. Il a surtout déplacé le débat. Plusieurs thèmes présentés depuis des années comme les principales exigences d’Alger se trouvent soudain relativisés par les propres déclarations du chef de l’État algérien.
Le président algérien a également précisé que l’Algérie ne demandait pas des « excuses », ni des « compensations financières ». Ce qu’elle réclame, a-t-il rappelé, c’est la reconnaissance des crimes commis durant la colonisation et une vérité historique fondée sur les faits. Dès lors, une question se pose : que reste-t-il des principaux contentieux invoqués dans le débat politique français lorsqu’il est question de l’Algérie ?
Sur la question des visas, Tebboune rejoint d’ailleurs Emmanuel Macron. Le président français a lui aussi assuré qu’il « n’existe aucun objectif quantitatif » concernant la délivrance de visas aux ressortissants algériens. Même s’il restera sans doute dans les mémoires comme l’auteur d’une séquence diplomatique maladroite, l’ambassadeur Stéphane Romatet pourra finalement revendiquer, bien malgré lui, d’avoir contribué à clarifier l’un des principaux « irritants » de la relation entre Paris et Alger.
Visas : un faux procès
Depuis plusieurs années, la question des visas, étroitement et indûment associée en France à celle des obligations de quitter le territoire (OQTF), est devenue un thème central du débat politique et médiatique. Bruno Retailleau, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur, avait défendu l’idée d’utiliser les visas comme un levier de pression afin d’obtenir davantage de coopération d’Alger dans les reconduites de ses ressortissants en situation irrégulière.
Cette stratégie n’a cependant pas produit les résultats escomptés. L’Algérie a refusé de reconnaître les éloignements décidés unilatéralement par les autorités françaises, en exigeant que toute reconduite passe par la procédure habituelle d’identification consulaire et la délivrance d’un laissez-passer. Les personnes expulsées sans cette validation ont, dans plusieurs cas médiatisés, été réacheminées vers la France dès leur arrivée. Alger refusait ainsi que la politique des visas devienne un instrument de pression diplomatique.
Si la délivrance des visas demeure une question importante pour de nombreux Algériens ayant des attaches familiales, universitaires ou économiques avec la France, elle n’a pas constitué une exigence de l’Etat algérie, au regard des déclarations de Tebboune. Exit donc l’idée, largement répandue dans le débat français, selon laquelle Alger exigerait une augmentation du nombre de visas comme contrepartie d’un réchauffement diplomatique.
Au-delà des visas, Abdelmadjid Tebboune a dessiné une ligne qui apparaît plus pragmatique qu’elle n’est souvent présentée. Son discours demeure ferme sur la souveraineté nationale et sur la mémoire coloniale. Mais il ne confirme pas l’idée, fréquemment avancée en France, selon laquelle l’Algérie ferait de la repentance ou de réparations financières des conditions préalables à une normalisation des relations. Il maintient en revanche une exigence constante : la reconnaissance des crimes coloniaux, ainsi qu’un accès complet aux informations relatives aux essais nucléaires français et aux sites d’enfouissement des déchets radioactifs.
Que reste-t-il des véritables contentieux ?
Le dossier du Sahara occidental, qui avait provoqué une grave crise entre Alger et Madrid avant le spectaculaire rapprochement algéro-espagnol, n’apparaît plus aujourd’hui comme l’obstacle principal à une amélioration des relations franco-algériennes. Sans disparaître des divergences diplomatiques, il ne structure plus le dialogue bilatéral comme auparavant. Les déclarations de Tebboune donnent même le sentiment que le président algérien cherche à appliquer à la France une forme de « traitement espagnol » lorsqu’il affirme : « Même s’il y a des incompréhensions liées au contexte politique français actuel, cela reste un pays ami. »
Le français, un « butin de paix ».
Le débat sur la place de la langue française relève d’abord d’une question algérienne. Si Kateb Yacine a pu qualifier le français de « butin de guerre », la diffusion massive de cette langue après 1962 procède avant tout d’un choix de l’État algérien indépendant. Au lendemain de l’indépendance, le nombre d’Algériens maîtrisant réellement le français demeurait limité à une fraction de la population. C’est l’école algérienne, l’université algérienne et l’administration algérienne qui ont ensuite assuré sa diffusion à grande échelle. Le français est ainsi devenu moins un héritage colonial qu’un instrument pragmatique de construction de l’État, conservé par une décision souveraine. On pourrait presque parler d’un « butin de paix ».
La politique linguistique est donc un débat interne à l’Algérie, davantage qu’un véritable contentieux bilatéral, même si certains médias français tendent régulièrement à le présenter comme tel.
Reste le dossier des accords franco-algériens de 1968. Depuis plusieurs années, la droite et le Rassemblement national en font l’un de leurs principaux chevaux de bataille, réclamant leur révision, voire leur dénonciation, au motif qu’ils accorderaient un régime dérogatoire aux ressortissants algériens. Cette lecture est largement nourrie par les analyses de l’ancien ambassadeur Xavier Driencourt. Pourtant, de nombreux juristes soulignent que ces accords comportent également des dispositions moins favorables aux Algériens que le droit commun applicable à d’autres nationalités. Ce dossier demeure important, mais il relève d’une négociation juridique et politique, non d’une impasse diplomatique.
Le principal irritant est-il désormais politique ?
Dans l’immédiat, les véritables sujets de tension concernent davantage les dossiers judiciaires : celui du journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie, et celui de l’agent consulaire algérien Smaïl R., poursuivi en France dans la rocambolesque affaire de l’enlèvement d’Amir Boukhors.
Le paradoxe est peut-être là. À mesure que plusieurs irritants diplomatiques s’estompent ou changent de nature, l’Algérie continue d’occuper en France une place singulière dans les débats sur l’immigration, l’identité nationale et la mémoire coloniale. Les différends entre les deux États paraissent aujourd’hui moins nombreux que ceux qui traversent encore la société française à propos de l’Algérie.
La reconnaissance des faits historiques contribuerait peut-être, au sens presque psychanalytique du terme, à sortir d’un face-à-face où le passé continue trop souvent d’éclipser le présent. Car les relations entre États se reconstruisent plus facilement que les représentations collectives. Et c’est peut-être là, désormais, que réside le principal « irritant » de la relation franco-algérienne.


