La diplomatie européenne traverse une nouvelle zone de turbulences à la suite d’un bras de fer frontalier inédit opposant l’Italie à l’Espagne. En réponse aux contrôles sélectifs imposés unilatéralement par le gouvernement de Giorgia Meloni sur les voyageurs en provenance de la péninsule Ibérique, l’exécutif de Pedro Sánchez a opté pour la fermeté en appliquant une stricte « mesure de réciprocité » à travers des contrôles dans ses propres ports et aéroports.
Au-delà du choc diplomatique de l’été, opposant un gouvernement de gauche espagnol à un gouvernement italien d’extrême droite, les faits et la géographie montrent que cette crise provoquée par Rome relève d’une instrumentalisation politique évidente.
Une escalade artificielle
La genèse de cette crise artificielle remonte à la fin du mois de juillet 2026, marquée par le début d’une crise migratoire dans l’enclave espagnole de Ceuta.
Saisissant cette opportunité au vol, le gouvernement italien de Giorgia Meloni a ordonné unilatéralement la suspension de facto du régime de libre circulation de Schengen pour les personnes arrivant d’Espagne, en invoquant des risques sécuritaires majeurs.
Face au refus catégorique de Rome de revenir sur sa décision, Madrid a exigé le retrait de ces mesures, jugées « discriminatoires » et « injustes », avant de riposter en activant des contrôles équivalents pour les flux en provenance de l’État transalpin.
Ceuta n’est pas Schengen
Le pilier sur lequel repose toute la rhétorique sécuritaire italienne s’effondre dès que l’on se penche sur la carte géographique et le droit européen.
Ceuta, tout comme Melilla, ne fait pas partie de l’espace Schengen. Les frontières de ces villes autonomes possèdent un régime particulier et étanche. L’Espagne applique depuis son adhésion à Schengen un mécanisme rigoureux de contrôle à la sortie, par voies maritime et aérienne, de ces enclaves vers la péninsule Ibérique.
Par conséquent, aucun individu entré de manière irrégulière à Ceuta ne dispose d’un droit de circulation automatique, ni ne peut, du seul fait de cette entrée, transiter librement vers le reste du continent européen.
Les faits sont ensuite sans ambiguïté : la quasi-totalité des flux migratoires de cet épisode a été gérée et contenue localement, les retours vers le Maroc s’étant chiffrés par dizaines de milliers en un temps record.
Aucun migrant issu de cette crise n’a atteint un autre État membre, et encore moins l’Italie.Le 1er août, Ursula von der Leyen a déclaré à propos de la crise de Ceuta : « pas une seule personne n’a atteint l’Espagne continentale ni le reste de l’Union européenne ».
Opération « construite à table »
Aucune raison ne justifie donc la décision de Rome, même si le cadre européen lui permet, en cas de nécessité, de prendre des mesures de sauvegarde pour une durée limitée. Dans le cas de Ceuta, on est clairement devant une absence totale de répercussion migratoire ou sécuritaire pour Rome.
La décision du gouvernement Meloni relève d’une mise en scène politique démagogique. Il s’agit d’afficher une posture intransigeante d’« autodéfense des frontières » face au gouvernement socialiste de Pedro Sánchez, avec le calcul qu’il s’agit d’un produit marketing politique particulièrement rentable en période estivale.
En agitant l’épouvantail d’une prétendue « passoire migratoire » espagnole, le gouvernement Meloni occulte le fait que l’Italie est elle-même confrontée à des arrivées irrégulières plus importantes que l’Espagne.
La gauche italienne ne s’y trompe pas. Elly Schlein, secrétaire du Parti démocrate (PD), y voit une « propagande irresponsable », tandis qu’Angelo Bonelli, député et porte-parole de l’Alliance des Verts et de la Gauche (AVS), dénonce une opération « construite à table » et accuse le gouvernement Meloni d’exploiter politiquement la crise migratoire.
Des arguments « fallacieux », selon Madrid
En appliquant le principe de réciprocité, Madrid a refusé de jouer les rôles de spectateur passif face à un affront diplomatique. Dans un communiqué, le gouvernement espagnol a regretté la décision mise en œuvre par l’Italie et souligné que les arguments de Rome sont « fallacieux » et ne correspondent pas à la réalité, puisqu’aucun des migrants entrés irrégulièrement à Ceuta ne pouvait, ni ne peut, entrer librement dans l’espace Schengen, la ville autonome bénéficiant d’un régime spécial.
Cette crise met en lumière une dérive inquiétante de la politique européenne : l’instrumentalisation grossière de failles juridiques par des dirigeants populistes prêts à inventer des crises géographiques fictives pour s’offrir de faciles victoires d’opinion sur le dos de la stabilité continentale.
L’Espagne est confrontée à une pression migratoire réelle, avec des arrivées irrégulières sur plusieurs routes, notamment en Méditerranée et dans l’Atlantique. Ceuta et Melilla constituent des points particulièrement sensibles. Mais la politique migratoire de Pedro Sánchez ne se résume pas à la gestion des frontières.
Une politique migratoire à contre-courant
Madrid a également choisi, courageusement et à contre-courant des vents xénophobes dominants en Europe, de régulariser plus d’un demi-million de personnes déjà présentes sur le territoire espagnol. La procédure extraordinaire concerne des personnes installées en Espagne avant le 1er janvier 2026, sous réserve de plusieurs conditions. Il ne s’agit donc pas d’ouvrir une nouvelle voie d’entrée : ces personnes sont déjà là.
La mesure est fortement contestée par la droite espagnole et par une partie de la droite européenne, qui y voient un signal susceptible d’encourager de nouvelles arrivées.
Le gouvernement de Sánchez défend au contraire une logique de régularisation d’une population déjà installée, dont une partie travaille déjà dans l’économie informelle et répond à des besoins de main-d’œuvre de l’économie espagnole.
Cette politique peut naturellement faire l’objet d’un débat. Mais la présenter comme une ouverture des frontières relève d’un raccourci politique. Et c’est précisément ce raccourci que Rome exploite aujourd’hui pour mettre Madrid sur la défensive.


