Face à la montée en puissance de ses rivaux géopolitiques et à un déficit d’avantages commerciaux, l’administration américaine prépare une refonte majeure de ses relations économiques avec l’Afrique. Le Bureau du Représentant américain au commerce (USTR) invite officiellement “les parties intéressées” à soumettre leurs propositions afin d’orienter l’élaboration de recommandations politiques sur la modernisation de la Loi sur la croissance et les opportunités en Afrique (AGOA), qui est en vigueur jusqu’au 31 décembre 2026.
L’USTR formulera des recommandations au Congrès “pour réformer ce programme afin qu’il réponde aux besoins des travailleurs et des entreprises américaines, fasse progresser la sécurité nationale et économique des États-Unis, optimise les flux commerciaux bilatéraux et offre une voie vers des accords commerciaux réciproques à mesure que les pays se développent et sortent du programme” lit on dans le document rendu public aujourd’hui par l’USTR.
L’objectif est clair : réaligner ce programme historique sur la politique commerciale “America First” (l’Amérique d’abord) instaurée le 30 janvier 2025, tout en sécurisant les intérêts stratégiques des États-Unis.
Un bilan de plus de 20 ans jugé décevant
Mise en place en 2000, l’AGOA a été conçue pour stimuler le développement économique en offrant à l’Afrique subsaharienne un accès au marché américain en franchise de droits de douane. Cependant, le constat dressé par l’USTR est sévère. La part de l’Afrique subsaharienne dans les importations américaines de biens est restée marginale, oscillant entre 1 et 4 % au fil des années. Pire encore, les importations américaines dans le cadre de ce programme ont chuté de 90 % entre 2011 et 2025.
Le document souligne également que le programme n’a pas réussi à diversifier les économies locales : le commerce reste dominé par quelques pays (comme l’Afrique du ud, le Nigeria et le Kenya) et se limite à des secteurs traditionnels tels que l’énergie et le textile. À ce jour, seuls deux pays ont réussi à atteindre le statut de pays à revenu élevé.
L’Amérique perd du terrain face à la Chine et l’Europe
Alors que les importations totales de biens et de services de l’Afrique subsaharienne ont quintuplé pour atteindre 570 milliards de dollars depuis 2000, la part de marché américaine s’est effondrée. En 2023, l’Union européenne et la Chine s’accaparaient respectivement 20 % et 19 % de ces importations, reléguant les États-Unis à seulement 5 % (soit 22 milliards de dollars), derrière l’Inde (7 %).
Ce recul est particulièrement marquant dans le secteur agricole. Autrefois un acteur dominant avec 15 % des parts de marché mondial vers l’Afrique subsaharienne en 2000, les États-Unis n’en détenaient plus que 3 % en 2025.
La dénonciation de barrières commerciales “déloyales”
L’une des principales critiques formulées par l’USTR concerne l’asymétrie des relations. Bien que bénéficiant d’un accès privilégié au marché américain, plusieurs pays bénéficiaires maintiennent ou érigent des barrières tarifaires et non tarifaires contre les exportations américaines. Le rapport pointe du doigt plusieurs pays : Le Nigeria, qui interdit l’importation de 25 catégories de produits, dont la viande et les huiles végétales. Le Sénégal maintient une interdiction “injustifiée” selon la même source, sur la volaille américaine non cuite.
Quant à l’Afrique du Sud, elle est accusée d’imposer “des droits de douane élevés sur les produits américains tout en favorisant l’Union européenne”, et d’appliquer des “restrictions sanitaires sévères sur le porc américain”. Le Ghana est également vu par l’USTR, comme un pays qui “impose de nombreuses taxes supplémentaires augmentant considérablement le coût des échanges”.
Sécurité nationale et minéraux critiques au cœur des débats
Au-delà du commerce, Washington s’inquiète de la présence accrue de “concurrents stratégiques” sur le continent, qui profiterait indirectement de l’AGOA au détriment de la sécurité nationale et économique des États-Unis. La modernisation de l’AGOA vise notamment à combler une lacune majeure du texte actuel : la sécurisation et la résilience de la chaîne d’approvisionnement américaine en minéraux critiques, des ressources indispensables aux nouvelles technologies.
L’USTR a donc sollicité l’avis du public et des entreprises jusqu’au 15 mai 2026 pour proposer des solutions concrètes. Parmi les pistes envisagées figurent l’ajout de nouveaux critères d’éligibilité plus stricts, la création d’opportunités d’investissement favorisant les emplois américains, et la transition vers des accords commerciaux bilatéraux réciproques.


