Emmanuel Macron a entamé lundi un voyage dans les pays du Golfe pour « sécuriser les approvisionnements énergétiques » de la France alors que son pays connaît une crise sans précédent. Au-delà de la bizarrerie de maintenir un voyage à l’étranger dans un contexte national aussi critique, le plus frappant est l’erreur de diagnostic qu’il comporte.
Le président peut obtenir des assurances de ses interlocuteurs du Khalij, mais ni les approvisionnements, ni les prix du pétrole – une des raisons de la colère en France et dans toute l’Europe – ne dépendent des seuls pays du Golfe. Les interlocuteurs logiques sur ce sujet sont les États-Unis, l’Iran, les Houthistes… La guerre israélo-américaine contre l’Iran a des retombées lourdes d’un grand séisme avec des répliques à forte puissance qui ne sont pas près de s’estomper.
Le bouc émissaire LFI
La même erreur de diagnostic est faite sur le plan interne, où l’establishment français semble tenté par l’élimination judiciaire de l’adversaire politique par excellence qu’est le mouvement de La France Insoumise. Les accusations ciblant le mouvement de Jean-Luc Mélenchon comme le manipulateur en chef de la colère sociale qui s’est emparée de la France à partir de ses lycéens prennent un tour particulier avec les révélations de “Mediapart” sur les injonctions faites aux services de sécurité d’accuser LFI.
Des agents des services de renseignements qui ne « portent pas LFI dans leur cœur » se sont dit étonnés des accusations visant le mouvement pour les violences du 17 octobre. Un officiel du renseignement territorial déplore, dans un document consulté par Mediapart, qu’on « nous demande texto d’écrire que c’est LFI qui est derrière le mouvement alors que c’est objectivement faux de l’avis général des RT ».
Le coordinateur national de LFI, Manuel Bompard, a annoncé qu’il allait saisir la Cour de justice de la République contre le ministre Nuñez : « fabriquer des faux documents… faire ce qu’on appelle de l’abus d’autorité, c’est-à-dire donner des consignes qui vont au-delà de ses prérogatives, ce sont des délits ».
Ces révélations paraissent être celles d’un exécutif aux abois qui cherche à se défausser de ses échecs sur un mouvement au discours de rupture affirmé, mais qui a toujours œuvré dans le cadre institutionnel.
En réalité, l’exécutif s’accroche au mythe de la manipulation : présenter LFI ou ses leaders comme les « tireurs de ficelles » d’un mouvement social d’ampleur est une fiction bien pratique. Elle permet au pouvoir de réduire une crise sociale profonde, provoquée par ses propres choix budgétaires et politiques, à un simple problème de maintien de l’ordre face à des « agitateurs ».
Pourtant, la réalité du terrain montre exactement l’inverse : la colère sociale, portée par des lycéens, des jeunes, des travailleurs et des citoyens précarisés , dépasse largement les cadres partisans. LFI ne maîtrise ni ne téléguide la dynamique de la rue. Si le mouvement cherche à offrir un débouché politique à ce ras-le-bol et tente parfois d’interposer un cadre face à la tension policière, il est lui-même débordé par l’ampleur d’une contestation qui le dépasse.
La musique de la « dissolution » de LFI a été entonnée par l’ancien ministre de l’Intérieur Bruno Retailleau et reprise par le président du Sénat Gérard Larcher. De quoi donner l’idée d’une volonté d’éliminer de manière autoritaire Jean-Luc Mélenchon de la course à la présidentielle et d’imposer Raphaël Glucksmann, très Macron-compatible, comme le candidat de la « gauche ». Un rêve autoritaire visant à « choisir » un opposant agréé, d’autant plus risqué que LFI est devenu au fil d’un travail de fourmi un vrai parti de militants qui ne se laisseront pas faire.
“En désignant, sans preuve tangible, l’« ultragauche » et « LFI et ses proxys » comme les fauteurs de troubles du 17 octobre, le pouvoir abîme la démocratie tout court en déchargeant sur des opposant·es politiques ses lourdes responsabilités” averti Mediapart dans un éditorial.
Les appareils sécuritaires font de la résistance
Les révélations de Mediapart montrent que les services de sécurité, ou du moins une partie , semblent hostiles à la tentation de jouer avec le feu de la dissolution d’un parti qui, au-delà de son discours de rupture, a toujours œuvré dans un cadre institutionnel.
L’appareil judiciaire, lui aussi, ne semble pas prêt à relayer cette idée. La procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, allant à l’encontre du discours du ministre de l’Intérieur, a assuré qu’elle ne pouvait « absolument pas confirmer » que les auteurs de violences sont « des personnes politisées vers l’ultragauche ». Les personnes placées en garde à vue sont « en grande majorité des gens peu connus », elles « gardent le silence et ne donnent pas de revendications politiques », a-t-elle ajouté.
Des islamistes armés à la main de l’Algérie
Lundi, on a eu droit à une fausse info incendiaire diffusée sur CNews assurant que des islamistes armés de Kalachnikovs circulaient dans Paris, Marseille et Lyon. La journaliste du JDD, qui appartient au même groupe de médias Bolloré, a poussé le bouchon jusqu’à assurer que sa source était la DGSI, laquelle a réagi promptement pour démentir être la source et nier la réalité des faits évoqués.
Sur France Info, chaîne publique devenue un mauvais clone de CNews, un journaliste qui se présente comme spécialiste des questions internationales accuse l’Iran, la Russie et l’Algérie de « profiter » de la situation pour alimenter la contestation et jouer un rôle de « catalyseur ». Là également, il cite comme source des « services spécialisés » sans autre précision. La « main étrangère », terme si utilisé en France pour moquer les justifications des régimes autoritaires du Tiers-Monde, est assumée avec aplomb.
Comme ni les Russes, ni les Iraniens n’ont une grande communauté en France, ces accusations ciblent de facto les Algériens de France qui sont déjà accusés de tous les maux par l’extrême droite.
Dans une Macronie en plein crépuscule face à la colère sociale, les erreurs de diagnostic deviennent de mise, et elles peuvent mener au pire si les contre-pouvoirs de la démocratie cessent de fonctionner.



