Cette initiative intervient dans le sillage des nouvelles révélations publiées par le quotidien espagnol El Confidencial, membre d’un consortium de quatorze médias européens coordonné par Forbidden Stories dans le cadre du Projet Pegasus. L’enquête décrit une vaste campagne d’espionnage attribuée aux services marocains au moyen du logiciel Pegasus depuis le territoire espagnol. Parmi les centaines de téléphones ciblés figureraient notamment ceux de plusieurs responsables politiques, de journalistes, de militants sahraouis ainsi que celui de l’ancienne ambassadrice d’Algérie à Madrid, Taous Feroukhi.
Une demande à forte portée politique
L’initiative, portée par les députés de Sumar et d’Izquierda Unida (IU), demande au ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska de retirer la Grande Croix du Mérite de la Garde civile décernée à Abdellatif Hammouchi. Pour les auteurs de la proposition, le maintien de cette distinction est incompatible avec les révélations mettant en cause les services de renseignement marocains dans des opérations de surveillance ayant visé des membres du gouvernement espagnol, des diplomates étrangers et des militants sahraouis.
La presse marocaine est rapidement montée au créneau pour défendre Abdellatif Hammouchi. Plusieurs éditoriaux ont dénoncé ce qu’ils présentent comme un « deux poids, deux mesures », reprochant aux médias européens de mettre directement en cause le Maroc tout en évitant d’accuser officiellement les services espagnols dans l’affaire dite du Catalangate.
El Confidencial a rétorqué à cet argument en rappelant avoir consacré près d’une cinquantaine d’articles à cette affaire entre 2022 et 2023 et souligné que plusieurs procédures judiciaires restent ouvertes en Espagne, même si les enquêtes progressent lentement en raison du secret qui entoure le Centre national de renseignement (CNI).
Des divergences au sein de la majorité
À ce stade, le gouvernement espagnol n’a pas réagi publiquement à cette initiative parlementaire. Cette proposition intervient alors que l’exécutif de Pedro Sánchez poursuit depuis plusieurs années un rapprochement stratégique avec Rabat, notamment dans les domaines migratoire et sécuritaire. Sumar, tout en restant membre de la coalition gouvernementale, continue pour sa part de marquer ses différences sur plusieurs dossiers liés au Maroc.
Cette stratégie consiste à exercer une pression politique depuis l’intérieur de la majorité sans remettre en cause la stabilité du gouvernement ni ouvrir la voie à une alternance portée par le Parti populaire (PP) et Vox.
Le précédent de la nationalité sahraouie
La polémique autour de l’affaire Pegasus s’inscrit dans une série de désaccords récurrents entre le PSOE et Sumar concernant le Sahara occidental. Ces divergences se sont illustrées récemment lors de l’examen de la proposition de loi visant à accorder la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous l’administration espagnole avant 1976. Sous la pression de ses partenaires, le PSOE a accepté la poursuite de l’examen du texte, tout en obtenant plusieurs modifications, notamment la reconnaissance exclusive des archives espagnoles comme moyen de preuve, à l’exclusion des documents délivrés par le Front Polisario.
L’initiative visant Abdellatif Hammouchi illustre ainsi la persistance de sensibilités différentes au sein de la majorité espagnole sur la politique à mener vis-à-vis du Maroc. Sans remettre en cause la coalition gouvernementale, ces dossiers continuent d’alimenter des débats réguliers au sein de l’exécutif et du Parlement.


