Arrêtés lors de plusieurs raids menés par les services de sécurité les 28 et 29 septembre, Mohammed Achraf Abou Omeyra, Omar Hilal, Islam Berkat, Mohammed Adel, Mohammed Mahmoud et Abdallah Kadri, qui composent la rédaction de la plateforme d’investigation « Matsadaash », ont été placés en détention provisoire.
Le fait est exceptionnel par son ampleur : les autorités égyptiennes ont arrêté, en quelques heures, l’intégralité de la rédaction d’un média indépendant. Pour le journaliste égyptien Mostafa Bassiouny, présent au rassemblement organisé samedi au Caire pour réclamer leur libération, « le danger ne se limite pas à ces journalistes. Il concerne tous les journalistes indépendants ».
Fondée en 2018, la plateforme متصدقش (« Ne crois pas ») s’est imposée au fil des ans comme l’un des rares médias indépendants égyptiens spécialisés dans le fact-checking et le journalisme d’investigation. Sa rédaction s’était notamment distinguée par ses enquêtes sur des dossiers sensibles, dont celles menées en 2023 sur l’affaire du jet privé intercepté en Zambie avec plusieurs millions de dollars et des armes à son bord.
Des accusations de terrorisme contre une rédaction
Les charges retenues contre les six journalistes sont particulièrement lourdes : appartenance à un groupe qualifié de terroriste, financement de cette organisation et diffusion délibérée de fausses informations, de rumeurs et de déclarations susceptibles de porter atteinte à la stabilité et aux institutions de l’État.
Le ministère égyptien de l’Intérieur affirme que les journalistes auraient entretenu des liens avec les Frères musulmans, organisation interdite et classée comme terroriste en Égypte, et qu’ils auraient diffusé des informations mensongères avec un financement provenant de l’étranger.Une accusation que « Matsadaash » rejette catégoriquement.
Le paradoxe est difficile à ignorer : la plateforme qui se trouve aujourd’hui accusée de relayer des informations favorables aux Frères musulmans s’est précisément fait connaître par ses opérations de débunkage de fausses informations diffusées, notamment, par des réseaux proches de la confrérie.
Les interrogatoires ont, selon des avocats et des membres de la défense, largement porté sur la ligne éditoriale de la plateforme, ses publications et le parcours professionnel des journalistes. Autrement dit, au cœur du dossier judiciaire se trouve aussi leur activité journalistique.
Plus de 80 organisations égyptiennes, régionales et internationales, parmi lesquelles Human Rights Watch, Reporters sans frontières et le Comité pour la protection des journalistes, ont demandé la libération immédiate des six journalistes. Pour Bassam Khawaja, directeur adjoint de Human Rights Watch pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, « le démantèlement d’une rédaction entière en quelques heures, sans avertissement ni motif valable, envoie un message effrayant à tous les journalistes travaillant en Égypte ».
Le message est en effet difficile à manquer : il ne s’agit plus seulement de faire taire un journaliste ou de fermer un média. C’est une rédaction entière qui disparaît derrière les barreaux.
Des accusations de torture
L’affaire a pris une tournure encore plus alarmante avec les déclarations des journalistes sur leurs conditions de détention. Les six prévenus ont affirmé avoir été soumis à des mauvais traitements et à des actes de torture par les forces de sécurité, alors qu’ils étaient détenus au secret dans les locaux de la Sécurité nationale. Ils ont également déclaré avoir été contraints d’enregistrer devant des caméras des aveux qu’ils présentent comme fabriqués sous la contrainte.
Le parquet a ordonné l’examen médico-légal de l’un des journalistes afin de vérifier les blessures dont il fait état. Les avocats dénoncent toutefois le retard pris dans cette expertise, faisant craindre que les traces physiques des mauvais traitements ne disparaissent. Le ministère de l’Intérieur, lui, a rejeté ces accusations, les présentant comme un écho des déclarations de la confrérie des Frères musulmans.
Dans ce face-à-face, une question élémentaire demeure : si les accusations de torture sont infondées, pourquoi ne pas permettre immédiatement une expertise médicale indépendante et transparente ?
« Tous les six sont nos confrères »
L’affaire a provoqué une mobilisation inhabituelle au sein du Syndicat des journalistes égyptiens. Des dizaines de journalistes ont participé à un sit-in devant son siège au Caire pour réclamer la libération des six hommes.
L’assemblée générale du syndicat s’est déclarée en session permanente et a décidé de maintenir le mouvement. Dans la salle comme devant le siège du syndicat, les journalistes ont scandé des slogans de solidarité, dont celui qui résume peut-être le mieux l’enjeu de cette affaire : « Tous les six sont nos confrères ».
Le syndic Khaled Elbalshy et le conseil du syndicat ont réaffirmé leur soutien à l’ensemble de l’équipe de « Matsadaash », en s’appuyant notamment sur l’article 5 du code de l’ordre professionnel, qui protège les personnes exerçant effectivement le journalisme, indépendamment de leur adhésion formelle au syndicat.
La défense, pilotée par l’Initiative égyptienne pour les droits de la personne (EIPR), souligne par ailleurs que les journalistes avaient entrepris de régulariser leur situation professionnelle et financière, notamment en soumettant leurs contrats de travail aux circuits bancaires égyptiens.
L’arrestation des six journalistes intervient dans un contexte où l’arsenal antiterroriste et les lois sur la cybercriminalité sont régulièrement utilisés contre des voix critiques du pouvoir. Selon l’EIPR, 26 journalistes sont désormais détenus en Égypte en lien avec leur profession.
La question dépasse donc largement le sort de six hommes. En arrêtant toute une rédaction de fact-checking et d’investigation, en la poursuivant sous des qualifications liées au terrorisme, les autorités égyptiennes ne s’en prennent pas seulement à «Matsadaash».
Elles rappellent brutalement aux journalistes indépendants la frontière qu’elles entendent leur imposer : celle au-delà de laquelle enquêter, vérifier et contester les récits officiels peut devenir, aux yeux du pouvoir, un crime.


