Human Rights Watch (HRW) accuse les autorités tunisiennes d’avoir mal anticipé les besoins en électricité durant l’été 2026, avec des conséquences sur l’accès à l’eau, les services de santé et les conditions de détention. Dans un communiqué publié ce mardi 6 octobre, l’organisation dénonce également l’arrestation de manifestants ayant protesté contre les coupures.
Selon HRW, les délestages intervenus en juillet et août ont perturbé le fonctionnement des stations de pompage d’eau et affecté plusieurs établissements de santé. L’organisation affirme que ces coupures sont intervenues alors que la Tunisie connaissait des températures particulièrement élevées.
Le mois de juillet 2026 a été le deuxième mois de juillet le plus chaud enregistré en Tunisie depuis 1950, selon les données citées par HRW. Durant cette période, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz (STEG) aurait procédé à des coupures tournantes en raison d’une capacité de production insuffisante. Certaines interruptions auraient atteint plusieurs heures, avec des cas allant jusqu’à 12 heures selon des données participatives citées par l’organisation.
Des conséquences sur les hôpitaux
HRW rapporte également des difficultés dans plusieurs établissements de santé. Un médecin exerçant dans l’un des principaux hôpitaux de Tunis a indiqué à l’organisation que les groupes électrogènes ne permettaient d’alimenter que certaines unités, notamment les services de soins intensifs et les blocs opératoires.
Selon ce témoignage, les coupures ont également perturbé l’accueil des patients dans les urgences, dont le système d’admission reposait sur des dossiers informatisés. Dans une unité néonatale, des médecins auraient dû assurer manuellement la ventilation de nouveau-nés pendant une interruption électrique.
Les conséquences sanitaires de la canicule et des coupures restent toutefois difficiles à établir précisément. HRW rappelle que l’Organisation tunisienne des jeunes médecins avait estimé, le 22 juillet, entre 150 et 200 le nombre de décès survenus au cours des jours précédents, en les attribuant à des coups de chaleur ou à des pannes d’équipements médicaux chez des patients dépendants de dispositifs électriques.
Le ministère tunisien de la Santé a, de son côté, fait état de 633 cas médicaux liés à la vague de chaleur dans les hôpitaux publics au 29 août, sans communiquer de bilan de décès imputables à cette situation. Le ministère avait également nié toute perturbation des services de santé.
Les coupures d’électricité perturbent aussi l’accès à l’eau
La crise électrique a également eu des répercussions sur la distribution d’eau potable. HRW cite l’Observatoire tunisien de l’eau, qui a recensé 361 interruptions de la distribution d’eau au mois d’août.
Les coupures d’électricité ont notamment affecté les stations de pompage, entraînant un approvisionnement intermittent dans plusieurs régions. L’Instance nationale de sécurité sanitaire des produits alimentaires a assuré que l’eau du robinet restait potable, mais des habitants ont continué à signaler des problèmes de couleur, de goût ou d’odeur de l’eau.
La situation a également concerné les établissements pénitentiaires. HRW rapporte que cinq détenus de la prison de Mornaguia seraient morts le 28 août. La Ligue tunisienne pour la défense des droits de l’homme a, pour sa part, recensé 20 décès dans les prisons et centres de détention, qu’elle relie à des conditions aggravées par la chaleur et les coupures d’eau et d’électricité.
Le gouvernement évoque des actes de sabotage
Face aux perturbations, les autorités tunisiennes ont évoqué une autre explication. Le président Kaïs Saïed a déclaré le 26 août que les coupures enregistrées dans plusieurs régions ne relevaient pas de « pannes ordinaires », mais d’« actes de sabotage délibérément planifiés ».
Le chef de l’État n’a toutefois pas fourni publiquement, selon HRW, de précisions permettant d’étayer cette accusation. Des parquets avaient par ailleurs ouvert, fin juillet, des enquêtes visant des cadres et employés de la STEG.
HRW met en avant, à l’inverse, les difficultés structurelles du secteur électrique. L’organisation cite le secrétaire général de la Fédération générale de l’électricité et du gaz, selon lequel la STEG avait alerté dès 2024 son ministère de tutelle sur les risques liés à un déficit énergétique et à l’insuffisance des capacités de production.
Un rapport de l’Observatoire tunisien de l’économie cité par HRW indique parallèlement que les investissements de la STEG dans la production électrique ont diminué de 87 % en cinq ans.
Des manifestations et des arrestations
Les pénuries ont également alimenté les protestations sociales. L’Observatoire social tunisien du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux a recensé 1 101 actions de protestation en juillet et 1 093 en août dans les 24 gouvernorats. Selon HRW, ces niveaux figurent parmi les plus élevés enregistrés pour ces deux mois depuis plusieurs années.
À Borj Erras, dans le gouvernorat de Mahdia, une manifestation organisée le 13 août contre les pénuries d’eau a conduit à l’arrestation de 12 personnes, dont neuf mineurs. Elles ont été relâchées le lendemain, selon HRW.
Le 20 août, le mouvement citoyen Nafas a organisé à Tunis une manifestation sous le slogan « Ni eau, ni électricité, ni liberté ». Le lendemain, l’activiste et membre du mouvement Seifeddine Arfaoui a été arrêté à son domicile.
Il a ensuite été condamné, le 31 août, à 18 mois de prison par un tribunal de Tunis, en vertu de l’article 86 du Code des télécommunications, pour une publication sur Facebook évoquant les slogans de la manifestation.
Pour HRW, la réponse des autorités aux protestations liées aux pénuries s’inscrit dans un contexte plus large de répression de la dissidence en Tunisie.
L’organisation appelle les autorités tunisiennes à publier des informations transparentes sur l’impact des coupures, notamment concernant le nombre de décès, et à présenter un plan permettant de garantir durablement l’accès à l’électricité et à l’eau.
HRW estime par ailleurs que l’accès à l’électricité est indispensable à l’exercice de plusieurs autres droits, notamment l’accès aux soins, à l’eau, au logement et à l’éducation.

