Alibaba, Baidu, BYD : quand le Pentagone déclare la guerre à la tech civile chinoise

Le Pentagone vient d'inscrire Alibaba, Baidu, BYD et Unitree sur sa liste des entreprises jugées liées à l'armée chinoise. Une désignation sans sanction immédiate, mais au calendrier soigneusement choisi : trois semaines après la visite de Trump à Pékin. Ce que Washington signifie à Pékin, c'est que la trêve commerciale du printemps ne couvre pas le front technologique.

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Image d'illustration générée par l'IA

Il est des décisions qui se présentent comme des mesures techniques et qui sont, en réalité, des actes de guerre froide. Le 8 juin, le département américain de la Défense a publié la mise à jour de sa liste des entreprises jugées liées à l’armée chinoise. Cent quatre-vingt-huit noms. Parmi les ajouts les plus commentés : Alibaba, Baidu, BYD, Unitree. Un géant du commerce en ligne, le premier moteur de recherche chinois, le plus grand vendeur mondial de véhicules électriques et un fabricant de robots. La frontière entre économie civile et capacité militaire, Washington vient officiellement de la supprimer.

Aussi, la désignation tombe moins d’un mois après la visite de Donald Trump à Pékin, où les deux chefs d’État avaient, se félicitait-on alors, lancé de nouveaux comités bilatéraux sur le commerce et l’investissement. L’apaisement du printemps aura duré le temps d’un communiqué. Ce que le Pentagone signifie à Pékin, c’est que la trêve commerciale ne vaut rien si la guerre technologique, elle, continue.

Une doctrine, pas une liste

Car comme à l’époque de la guerre froide, l’enjeu n’est plus sectoriel. Il est systémique. La liste 1260H existe depuis 2021. Huawei y figurait bien avant Alibaba. Les fabricants de puces mémoire CXMT et YMTC ont été réintégrés dans cette version après en avoir été mystérieusement retirés en février, au moment précis où le voyage de Trump se profilait. Le signal est lisible : Washington ne négocie pas ses listes noires contre des concessions commerciales. Ou du moins, veut faire croire qu’il ne le fait pas.

Craig Singleton, expert de la Chine à la Foundation for Defense of Democracies, a résumé la position américaine sans détours : « Washington ne considère plus ces entreprises comme des cas isolés. Il considère l’ensemble de la chaîne technologique comme un enjeu stratégique. » Ce n’est pas une guerre commerciale. C’est un découplage industriel méthodiquement conduit, dont chaque mise à jour de liste constitue un nouveau cran.

725 milliards de dollars d’investissements dans l’IA pour Google, Amazon, Microsoft et Meta en 2026. Des liaisons presque incestueuses entre les géants de la tech, où chacun est tour à tour investisseur, partenaire, client ou fournisseur de l’autre. Nvidia avait annoncé début juin son intention de collaborer avec Unitree pour équiper des laboratoires de recherche. Deux semaines plus tard, le partenariat se retrouvait sous tension réglementaire. Ce genre d’enchaînement, les marchés commencent à le connaître par cœur.

Ce que Washington conteste vraiment

Les entreprises visées sont loin d’être des coquilles vides. Alibaba Cloud est le quatrième fournisseur mondial d’infrastructure numérique, deuxième en Asie-Pacifique. Baidu développe des modèles de langage qui concurrencent directement ceux d’OpenAI. BYD a dépassé Tesla en volumes de vente en 2025 et immatriculé plus de 14 000 véhicules en France sur l’année, en hausse de 145 %. Unitree, dont les robots humanoïdes exécutaient des chorégraphies martiales devant plusieurs centaines de millions de téléspectateurs lors du gala du Nouvel An chinois en février, n’existait pratiquement pas sur les radars occidentaux il y a trois ans.

Ce que Washington conteste n’est pas leur viabilité économique. C’est leur loyauté institutionnelle dans un système où l’État-parti peut, en théorie, réquisitionner n’importe quelle ressource privée au nom de la sécurité nationale. La loi chinoise sur le renseignement de 2017 est le fantôme qui hante chaque dossier de cette liste.

Toutes les entreprises ont répondu. Alibaba a déclaré qu’il n’y avait « aucun fondement » à son inscription. Baidu a « catégoriquement » rejeté la désignation. BYD a promis de « sauvegarder ses droits par tous les moyens administratifs et légaux possibles ». Pékin a dénoncé des listes « discriminatoires », exigeant un « environnement équitable ». La partition est connue.

Les marchés, eux, ont sanctionné sobrement : Baidu à moins 2,1 %, Alibaba à moins 0,8 %, BYD à moins 0,8 %. Des baisses mesurées, qui ressemblent moins à la panique qu’à une forme de résignation. Comme le montre la progression de l’IA en Algérie et dans l’ensemble du Sud global, les technologies visées par Washington irriguent désormais des économies entières bien au-delà de la Chine. Le découplage que Washington orchestre n’est pas une affaire bilatérale. C’est un réagencement de l’ordre technologique mondial, dont personne ne connaît encore le prix exact.

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