Réuni dimanche 12 juillet sous la présidence d’Abdelmadjid Tebboune, le Conseil des ministres a décidé que l’allocation touristique de 750 euros serait « provisoirement » versée par carte bancaire. Officiellement, il s’agit de couper court aux « graves dépassements » qui ont saigné les réserves en devises, en écartant les intermédiaires et certaines agences de voyages qui monnayaient illégalement le droit de change des autres. Dans les faits, la mesure revient à conditionner l’accès aux 750 euros à la détention d’une carte internationale. Un produit bancaire qui, en Algérie, est hors de portée du plus grand nombre.
Le communiqué officiel ne le dit pas, mais obtenir une carte Visa, Mastercard ou American Express utilisable à l’étranger suppose d’abord un compte en dinars, puis un compte en devise, puis la souscription de la carte elle-même, avec sa cotisation, ses dépôts minimaux et ses commissions. Trois guichets, trois dossiers, des frais à chaque étape. Pour le fonctionnaire de Tiaret ou le retraité de Constantine qui voyageait jusqu’ici avec son passeport, son reçu de versement et sa carte d’embarquement, le durcissement de décembre 2025 avait déjà compliqué la donne en exigeant un compte bancaire et en excluant de fait les titulaires de CCP. Cette fois, le ticket d’entrée grimpe encore.
Jusqu’à 6 000 dinars par an pour la carte
Les tarifs publiés par les banques donnent la mesure de l’obstacle. Au Crédit populaire d’Algérie, la carte Visa Classic coûte 6 000 dinars par an, prélevés d’office sur le compte dinars, et n’est délivrée qu’aux clients titulaires à la fois d’un compte devise et d’un compte dinars, après quinze jours de délai en moyenne. À la Banque de développement local, la Visa BDL est facturée 4 000 dinars hors taxes à la commande pour deux ans de validité, avec ouverture obligatoire des deux comptes et une commission de 3,11 % sur chaque transaction convertie au cours officiel. Société Générale Algérie affiche 4 500 dinars hors taxes par an pour sa Visa Classic et 8 000 dinars pour la Premier, selon sa brochure tarifaire de janvier 2025, auxquels s’ajoutent 1 % de commission sur les paiements en euros et 2 euros plus 1 % par retrait sur un distributeur à l’étranger.
La Banque nationale d’Algérie, elle, ne facture pas d’abonnement prohibitif mais impose un solde permanent minimum de 8 000 dinars sur le compte chèque et de 100 euros sur le compte devises. La Banque extérieure d’Algérie délivre sa Mastercard gratuitement, à condition, là aussi, de disposer d’un compte en devise alimenté. Partout, le compte de devise reste le verrou. Il faut l’alimenter en euros ou en dollars, par virement de l’étranger ou par dépôt de billets, ce qui suppose d’avoir déjà des devises. Pour toucher les 750 euros de l’État, il faudra d’abord prouver qu’on a des euros.
Rapportés au salaire minimum, porté à 24 000 dinars depuis le 1er janvier par un décret présidentiel, les 6 000 dinars de cotisation du CPA représentent le quart d’un mois de SNMG. Sans compter les frais d’ouverture de compte et le temps passé en agence.
Les fraudeurs visés, les petits voyageurs touchés
Personne, au gouvernement, ne présente la mesure comme un instrument de sélection. Elle en aura pourtant les effets. En verrouillant le versement sur la carte bancaire, les pouvoirs publics savent qu’ils dissuaderont une partie des candidats au voyage, précisément ceux qui alimentaient, de gré ou de force, les circuits de revente.
Fin septembre 2025, Abdelmadjid Tebboune chiffrait à 400 millions d’euros les retraits effectués au titre de l’allocation depuis son entrée en vigueur le 20 juillet. En décembre, le ministre de l’Intérieur Saïd Sayoud évoquait 100 000 cas de fraude constatés en un mois et demi. La tentation était réelle, l’écart entre le cours officiel et le marché parallèle transformant chaque allocation détournée en un gain de plusieurs mois de salaire.
Le filtre, lui, ne fait pas le détail entre le fraudeur et le voyageur modeste. L’étudiant qui partait une semaine en Tunisie, le retraité sans compte devise, le salarié payé par CCP se heurteront au même mur bancaire que les rabatteurs des agences. La chronologie mouvementée du dispositif, sept mois d’attente entre l’annonce de décembre 2024 et l’application de juillet 2025, puis deux tours de vis en sept mois, a déjà installé le doute chez les ménages. Beaucoup renonceront avant même de pousser la porte d’une agence.
La mesure est présentée comme provisoire, dans l’attente, vraisemblablement, d’une solution monétique dédiée. Aucun calendrier n’a été communiqué. D’ici là, les banques publiques, qui délivrent une carte internationale en quinze jours en moyenne, vont devoir absorber la demande de millions de bénéficiaires potentiels. À trois semaines du pic des départs en vacances.


